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23 juin 2005 - Entretien téléphonique de M. Jean-Marc de la Sablière, représentant permanent de la France auprès des Nations unies, avec France Info

Monsieur l’Ambassadeur, comment s’annonce, selon vous, la réforme des Nations Unies ? Est-ce que la méthode est la bonne et est-ce que cette réforme aurait enfin des chances d’aboutir ?

Dans l’ensemble, je pense qu’elle s’annonce bien. On est à 3 mois du Sommet où cette réforme doit être lancée et il existe ce qu’on appelle ici dans notre jargon un " momentum " c’est-à-dire une dynamique. Cette dynamique, elle était née il y a 18 mois ou un peu plus, disons d’un cri d’alarme du Secrétaire général au lendemain de la crise irakienne. Cette dynamique a été soutenue par des travaux très sérieux avec un objectif qui est le sommet de septembre : 170 Chefs d’Etat et de gouvernement vont venir et donc cela va être un événement considérable. Je suis donc assez optimiste.

Je voudrais que vous nous parliez un peu de la méthode. Est-ce que cette réforme a des chances d’aboutir ? Pour le moment, on connaît ce qui concerne l’un des pans de la réforme : le Conseil de Sécurité avec les propositions américaines et les propositions du G4. Est-ce que tout cela est réconciliable ?

Je vais d’abord vous dire un mot de la méthode. Ce qu’il faut, c’est trouver un accord entre 191 Etats. Ce n’est pas facile. Il a donc fallu qu’on trouve une entente sur l’analyse, ensuite sur la base de cette analyse, il a fallu faire des propositions, ensuite il faut que l’on puisse en discuter. Donc cela prend la forme suivante, c’est qu’au départ il y a eu des rapports très sérieux qui ont été demandés par le Secrétaire général, un groupe des sages d’un côté, et un rapport sur la mise en œuvre des objectifs du millénaire pour la partie développement. Puis, quand ces rapports ont été produits à la fin de l’année dernière, on en a discuté, puis il y a eu un nouveau rapport du Secrétaire général qui en a fait la synthèse. On en a rediscuté et nous avons eu ensuite une proposition du président de l’Assemblée générale qui est une déclaration finale de Chefs d’Etat et de gouvernement et nous sommes dans cette dernière ligne droite où nous négocions, nous parlons de cette déclaration. Vous voyez, les choses se font progressivement mais à chaque étape on a réussi à conserver au projet son ambition. Cette réforme porte à la fois sur le développement, sur la sécurité, sur les droits de l’Homme et enfin il y a une dimension institutionnelle. Et l’extension du Conseil de Sécurité fait partie de cette dimension institutionnelle.

Vous venez de nous parler de la méthode. Est-ce que vous estimez qu’on est au bout des travaux ? - parce que 3 mois c’est à la fois très long et très court. Est-ce qu’il peut encore y avoir des surprises pour faire avancer les dossiers et trouver une plate-forme commune pour tout le monde ?

Imaginez une course : nous sommes au début de la dernière ligne droite. Et nous partons avec un document qui est la proposition faite par le Président de l’Assemblée générale à la suite de toutes les discussions dont j’ai parlé. Et là il n’y a plus de surprise car nous avons discuté pendant des mois et il faut que nous nous entendions maintenant sur la base de ce document qui est considéré par tout le monde comme une bonne base de négociation et nous sommes en train d’identifier les points sur lesquels il peut y avoir des difficultés et nous allons, au cours de ces trois derniers mois, négocier, nous entendre sur ce document, étant entendu qu’on sait (parce que nous en parlons, il y a les débats) que ce document est " la " bonne base.

Quel est le point de vue français, quel est le projet français et qui soutient les thèses de la France ?

Sur le Conseil de Sécurité il y a d’abord un point sur lequel il y a je pense, maintenant, un accord : il faut un élargissement du Conseil de Sécurité. C’est une affaire dont on discute depuis dix ans. Le Conseil de Sécurité d’aujourd’hui comporte quinze membres, cinq membres permanents : la France, La Grande-Bretagne, la Chine, la Russie et les Etats-Unis et dix membres élus pour deux ans. L’idée d’un élargissement du Conseil de Sécurité est acquise. Pourquoi faut il un élargissement du Conseil de Sécurité, idée que la France défend depuis très longtemps ? Nous voulons que le rôle du Conseil de Sécurité qui est déjà important soit encore plus accru. Nous voulons que ce Conseil de Sécurité soit encore plus représentatif de la réalité politique d’aujourd’hui et non pas de celle d’il y a soixante ans et, qu’en même temps, il soit bien représentatif sur le plan géographique. Quinze membres, cela ne permet pas d’intégrer le Japon, l’Allemagne, l’Inde ou le Brésil et donc, il y a l’idée de cet élargissement. Il y a eu beaucoup de projets qui ont circulé, modèle A, modèle B. Ce qui est pratiquement acquis c’est qu’il y aura un élargissement à la fois dans la catégorie des membres permanents et dans la catégorie des membres non permanents. Dans la catégorie des membres permanents le projet qui est celui qui a le plus de chances, le projet qui est celui autour duquel existe cette dynamique de réforme c’est ce que l’on appelle le projet du G4 c’est-à-dire un projet présenté par l’Allemagne, l’Inde, le Japon et le Brésil. Ce projet dit que nous allons passer de quinze à vingt-cinq. Il y aura six nouveaux membres permanents, les quatre que je viens de citer plus deux pays africains à identifier. Il y aura quatre nouveaux membres élus. Les nouveaux membres permanents n’auront pas, tant qu’une conférence de révision ne sera pas intervenue qui pourrait en décider éventuellement, ils n’auront pas le droit de veto. Ceci est le projet du G4, projet co-parrainé par la France.

Est-ce que le projet du G4 bénéficie d’un soutien majoritaire aux Nations Unies ?

Oui, je le pense. Tant qu’un texte n’est pas soumis aux voix on ne sait pas exactement. Mon opinion, qui est largement partagée aux Nations Unies, est que le G4 comme on le dit ici a les voix.

Pour l’Afrique, le Sénégal qui a déjà posé sa candidature à toutes ses chances. Qui pourrait on voir siéger au Conseil de Sécurité demain venant d’Afrique ?

D’abord je dirai que l’Afrique est essentielle dans cette réforme. Il n’y aura pas et il ne peut pas y avoir de réforme du Conseil de Sécurité si la très grande majorité des pays africains ne le souhaite pas et ne vote pas en faveur d’une telle réforme. Pourquoi ? Les pays africains sont 54. Il y a 191 membres. On doit atteindre une majorité des deux tiers. On a donc besoin d’avoir beaucoup d’Africains. Premier point, les Africains ont un rôle très important, leur appui est fondamental. Deuxième point, il faut que les Africains, d’après le projet du G4 identifient deux membres permanents. Ils doivent en discuter dans les prochains jours en Libye au début du mois de juillet et nous verrons ce qu’ils décideront. Il y a plusieurs candidatures : Afrique du Sud, Nigeria, Egypte. Le Sénégal est sur les rangs, le Kenya d’après ce que je comprends. Nous allons voir ce qui va sortir de cette réunion à Syrte. Toutefois, en termes de procédure ici, c’est finalement l’Assemblée Générale qui décidera. S’il y a des propositions africaines, si les Africains arrivent en disant : nous nous sommes mis d’accord sur deux pays, cela aura une influence sur les autres membres au moment où ils décideront. Mais nous ne savons pas aujourd’hui quels sont les membres africains qui sortiront. Sur l’ensemble des autres réformes. Les Américains préconisent qu’on aborde la réforme des Nations Unies dans son ensemble et non pas de façon partielle et notamment avec des thèmes qui sont bien connus dans le discours politique du gouvernement américain en exigeant qu’il y ait une bonne gouvernance, le respect des droits de l’homme et surtout que l’administration des Nations Unies soit rénovée soit efficace. Est-ce que la France apporte son soutien à cette idée ?

L’idée que la réforme comprend plusieurs volets est une idée partagée par énormément de monde aux Nations Unies. La France a été depuis longtemps favorable à cette idée. Nous disons depuis très longtemps que la réforme du Conseil de Sécurité est une partie de la réforme, nous voulons que la réforme couvre parfaitement quatre points. C’est la base du rapport du Secrétaire Général. Premièrement le développement. Et, sous cette rubrique, la question du financement du développement. Nous sommes très attentifs à ce que le G8, le Conseil européen vont apporter. Deuxièmement, les droits de l’homme. Nous souhaitons, et nous sommes d’accord avec les Américains, que les droits de l’homme soient davantage au centre de l’institution. Nous pensons qu’il faut remplacer la commission des droits de l’homme par un Conseil des droits de l’homme qui soit davantage au centre de l’institution. Troisièmement, nous pensons qu’il faut aussi dans le domaine de la sécurité que davantage soit fait aux Nations Unies. L’une des questions dont nous discutons actuellement est celle de l’action des Nations Unies qui en a déjà beaucoup fait mais il faut encore en faire plus dans la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. Quatrièmement, la réforme des institutions. Dans cette réforme il y a celle du Conseil de Sécurité mais aussi d’autres aspects par exemple la commission de la consolidation de la paix. Qu’est-ce que cela veut dire ? Vous savez que l’ONU gère 19 opérations de maintien de la paix, qu’il y a 70.000 casques bleus en Afrique. Ce qu’il faut, c’est qu’au lendemain des crises toutes les institutions internationales, du Conseil de Sécurité des Nations Unies à la banque mondiale, ainsi que les donateurs, puissent travailler ensemble pour reconstruire un pays. A cet effet, nous allons créer une commission où les principaux donateurs et ces différentes institutions seront présents pour dialoguer ensemble. C’est une réforme importante. Les Américains sont d’accord avec nous et avec d’autres. Nous sommes d’accord pour dire que le Conseil de Sécurité fait partie de l’ensemble des réformes mais l’une ne dépend pas de l’autre. Nous ferons toutes les réformes qui sont possibles.

On peut donc dire qu’en dehors du nombre de siège au Conseil de Sécurité Français et Américains s’entendent parfaitement sur tout le reste ?

Oui, nous espérons en ce qui concerne le développement, qu’ils soient un peu plus généreux sur le financement. C’est notre souhait.

Ils ont une contribution très importante au budget des Nations Unies ?

Sur le financement du développement, il faut, pour que les objectifs du Millénaire soient mis en œuvre, que tous les ans, 50 milliards de dollars de plus qu’aujourd’hui soient trouvés. Les discussions actuellement en cours aux Nations Unies, ainsi que dans d’autres enceintes, notamment au G8 qui doit contribuer à nos efforts, visent à trouver ces 50 milliards. Il y a d’une part une augmentation de l’aide au développement qui est nécessaire et là, l’Europe, poussée par la France en grande partie, a fait des progrès considérables puisque le Conseil Européen a pris des décisions récemment qui, comme vous le savez, visent à fixer un calendrier pour atteindre en 2015 une aide au développement qui représente 0.7% du PIB en passant par une étape à 0,56 % en 2010. Ce qu’il faut retenir que dès 2010 les efforts de l’Europe représenteront 20 milliards d’euros de plus par an. Ceci est important. La moitié de cette augmentation doit aller sur l’Afrique. Nous espérons que les autres pays riches et notamment les Etats-Unis ainsi que le Japon feront un effort équivalent ou similaire, un effort significatif. Nous savons bien que l’augmentation de l’aide au développement ne sera pas elle-même suffisante pour atteindre ces 50 milliards. Nous avons aussi besoin de financements plus stables et prévisibles. C’est pour cette raison que la France défend l’idée qu’il faut adopter des mécanismes de financement innovants. C’est cette idée par exemple de contribution, de prélèvement sur les billets d’avions pour financer la lutte contre le Sida. Cette idée est une idée forte que la France pousse. Elle l’a déjà poussée dans le cadre européen, elle la pousse ici dans le cadre des Nations Unies car il faut avoir le maximum d’Etats qui défendent et qui soient prêts à mettre en œuvre un tel projet. Nous espérons donc que le Japon, les Etats-Unis pourront également se montrer ouverts./.



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