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10 mai 2010 - Internet : un enjeu de politique internationale, Tribune de Bernard Kouchner

Tribune publiée dans Le Monde du 10 mai 2010

En 2015, trois milliards et demi de personnes - soit la moitié de l’humanité - auront accès à Internet. Jamais la liberté de communication et d’expression aura connu une telle révolution. Mais quel usage sera-t-il fait de ce nouveau media ? Quelles nouvelles dérives, quels nouveaux barrages seront mis en place par les ennemis d’Internet ? Les technologies modernes apportent le meilleur et le pire. Les sites et blogs extrémistes, racistes, diffamatoires diffusent en temps réel des opinions détestables. Ils font d’Internet un outil de guerre et de haine. Des sites sont attaqués, des internautes recrutés sur les forums pour des projets destructeurs. Des mouvements violents s’introduisent dans les réseaux sociaux à des fins de propagande et de désinformation. Il est bien difficile pour les démocraties de les contrôler. Je ne partage pas la croyance naïve selon laquelle, par nature, une nouvelle technologie, aussi performante, aussi puissante soit-elle, fera partout nécessairement progresser la liberté.

Mais tout de même, ces dérives constituent l’exception. Internet, c’est surtout l’outil le plus formidable de mise à bas des murs et des frontières qui enferment. Pour les peuples opprimés, privés du droit de s’exprimer et de décider de leur avenir, Internet apparaît comme un atout inespéré. Une information notée ou filmée sur un téléphone peut être diffusée dans l’espace virtuel planétaire en quelques minutes. Il est de plus en plus difficile de cacher une manifestation publique, un acte de répression, une atteinte aux droits de l’homme.

Dans des pays autoritaires et répressifs, le téléphone portable et Internet font naître une opinion publique et une société civile. Ils donnent aussi aux citoyens un instrument d’expression essentiel, en dépit de tous les contrôles.

Cependant, la tentation répressive est toujours là. Le nombre de pays qui pratiquent la censure sur Internet, qui surveillent et punissent les internautes pour délits d’opinion, progresse à un rythme inquiétant. Internet peut se retourner contre le citoyen, devenir une source de renseignement redoutable pour traquer en amont l’opposant potentiel. D’ores et déjà, certains régimes se dotent de technologies de surveillance de plus en plus sophistiquées.

Si tous ceux qui sont attachés aux droits de l’homme et à la démocratie refusent de transiger avec leurs principes et défendent un espace Internet qui garantit la liberté d’expression, cette répression sera rendue plus difficile. Je ne parle pas d’une liberté absolue ouverte à toutes les dérives, dont personne ne fait la promotion, mais de la vraie liberté, celle qui est fondée sur le principe du respect de la dignité de la personne et de ses droits.

Depuis quelques années, des institutions multilatérales comme le Conseil de l’Europe, des organisations non gouvernementales comme Reporters sans frontières et des milliers d’individus, à travers le monde, s’impliquent fortement sur ces enjeux. Preuve s’il en faut que la question n’oppose pas l’Occident au reste du monde, pas moins de 180 Etats réunis dans le cadre du Sommet mondial sur la société de l’information ont reconnu la pleine applicabilité à Internet de la Déclaration universelle des droits de l’homme, en particulier de l’article 19 qui établit la liberté d’expression et d’opinion. Cependant, une cinquantaine d’Etats ne respecte pas ses engagements. A l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, j’ai réuni cette semaine des journalistes, des responsables d’ONG, des intellectuels, des entrepreneurs et des experts. Cet échange a conforté ma conviction que les pistes sur lesquelles nous souhaitons nous engager sont les bonnes. Je pense à la création d’un instrument qui permettrait, à un niveau international, de suivre les engagements pris par les Etats et de les interpeller quand ils manquent à leur parole. Je pense à l’aide aux cyberdissidents, qui doivent bénéficier du même soutien que les autres victimes de répression politique, et à la nécessité de leur manifester publiquement notre solidarité en étroite concertation avec les ONG qui développent des actions en ce sens. Je crois aussi qu’il faut réfléchir à l’opportunité d’adopter un code de bonne conduite pour l’exportation de technologies destinées à censurer et traquer les internautes.

Ces pistes comme d’autres - par exemple, la protection des données personnelles sur Internet, le droit à l’oubli numérique pour tous promu par ma collègue Nathalie Kosciusko-Morizet - doivent être poursuivies dans un cadre associant administrations, sociétés civiles et experts internationaux.

Un autre projet me tient à cœur. Il sera long et difficile à mettre en œuvre, mais il est essentiel : donner une traduction juridique à l’universalité d’Internet, lui conférer un statut qui le rapproche d’un espace international, afin qu’il soit plus difficile pour les Etats répressifs d’utiliser l’argument de la souveraineté contre les libertés fondamentales.

L’enjeu est capital. Je crois qu’une bataille d’idées est engagée entre, d’un côté, les tenants d’un Internet universel, ouvert, fondé sur la liberté d’expression et d’association, sur la tolérance et le respect de la vie privée et, de l’autre, ceux qui voudraient transformer Internet en une multiplicité d’espaces fermés et verrouillés au service d’un régime, d’une propagande et de tous les fanatismes. La liberté d’expression est "la base de toutes les autres libertés". Sans elle, il n’est point de "nation libre", disait Voltaire. Cet esprit des Lumières, qui est universel, doit souffler sur les nouveaux médias. La défense des libertés fondamentales et des droits de l’homme doit devenir la priorité de la gouvernance d’Internet. Elle est l’affaire de tous.



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