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7 août 2012 - Syrie - Interview de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies, accordée à France 24

Bonjour est bienvenue à l’Entretien de France 24. Nous recevons aujourd’hui le Représentant de la France auprès des Nations unies, Gérard Araud, à l’occasion de la présidence française du Conseil de sécurité. Monsieur l’Ambassadeur, Bonjour

Bonjour

Q : Merci de nous recevoir ici à la mission française, tout près de l’ONU. Nous allons parler de la Syrie. Ces dernières semaines ont vu un veto au Conseil de sécurité, la démission de Kofi Annan de sa mission de médiation comme envoyé des Nations unies et de la Ligue arabe. La question que l’on se pose est que peut encore faire l’ONU aujourd’hui encore sur le dossier syrien ?

C’est d’autant plus une bonne question que c’était le troisième véto russo-chinois opposé à des résolutions, qui étaient sur le fond très modérées, pour faire pression sur le régime d’Assad . Trois vetos, on n’avait quasiment plus vu une telle situation depuis la guerre froide. Il est désormais très clair que la Russie et la Chine ont décidé de soutenir le régime d’Assad et cela jusqu’au bout. Or, que nous avait demandé Kofi Annan ? Il avait demandé le soutien de la communauté internationale pour pouvoir faire pression sur les deux parties. Il se rend compte que la communauté internationale est profondément divisée, il pense qu’il ne peut rien faire sans l’unité de la communauté internationale donc il démissionne, il jette l’éponge.

Q : L’ONU a-t-elle encore un rôle à jouer en Syrie ?

Le Conseil de sécurité, d’un point de vue politique, je ne crois pas. Comme je vous l’ai dit, il y a un différend politique central. Les Russes et les Chinois nous disent : « c’est Assad ou les islamistes radicaux en Syrie, nous n’aimons pas particulièrement Assad mais nous le préférons aux islamistes radicaux ». Nous leurs répondons qu’avec leur politique nous allons avoir d’abord Assad, puis les islamistes radicaux. Assad tombera, nous le voyons non seulement sur le terrain mais aussi avec toutes les défections. Plus on attend et plus on assiste à une radicalisation de l’opposition syrienne. Il est vrai qu’Al Qaeda est entrée en Syrie, il est vrai qu’on a des combattants djihadistes qui arrivent, mais ce n’était pas le cas il y a six mois. C’est la raison pour laquelle nous demandons à la Russie et à la Chine de changer de politique, mais rien n’indique qu’elles le feront. Que peut-on faire au Conseil de sécurité ? Nous le présidons au mois d’août et le ministre des Affaires étrangères, Monsieur Laurent Fabius, veut essayer d’utiliser cette Présidence pour faire progresser les choses. Nous allons tenir une réunion ministérielle, à la fin du mois, et nous allons voir ce que nous allons faire. Nous sommes en contact avec tous les membres du Conseil. Il y a sans doute une voie, c’est la voie humanitaire. La situation humanitaire en Syrie est catastrophique : trois millions de Syriens n’ont pas accès à l’eau, aux médicaments, à la nourriture. Les ONGs ne peuvent pas rentrer en Syrie et donc je pense qu’on peut convaincre la Russie et la Chine de se joindre à nous pour demander, pour exiger, l’accès humanitaire en Syrie.

Q : D’avantage d’aide humanitaire, moins de politique : il y a encore des observateurs de l’ONU qui sont présents sur le terrain en Syrie, ils sont encore cent-cinquante. Leur sort doit être décidé ce mois-ci, est-ce qu’ils doivent rester ou est-ce qu’ils doivent rentrer ?

La résolution qui a prolongé leur mandat dit qu’ils doivent partir sauf si, et là il y a deux conditions, le régime arrête de bombarder à l’arme lourde les villes et, deuxièmement, le niveau de violence a diminué de telle sorte qu’ils puissent agir sans risque. Nous verrons le quinze ou le seize août où nous en serons de ce point de vue là. Mon sentiment est qu’étant donné la montée de la violence, je vois mal comment on pourrait maintenir des observateurs en Syrie. J’imagine, sauf changement que nous espérons tous, que les observateurs devront quitter la Syrie le trente août.

Q : Kofi Annan a pointé la responsabilité et l’échec du Conseil de sécurité dans sa mission. Est-ce que, la Russie bien sur porte une part de responsabilité, mais est-ce que les européens et les Etats-Unis, en ayant finalement laissé faire la militarisation du conflit par les pays du golfe, ne portent pas aussi une part de responsabilité à l’échec de Kofi Annan ?

C’est curieux que tout le monde considère qu’il y a eu militarisation par les Etats du Golfe. Cela fait 17 ou 18 mois que les combats se poursuivent et vous remarquerez que les rebelles, ou les résistants, l’opposition n’a pas d’armes lourdes. Ce n’est que la semaine dernière qu’ils ont commencé à détruire des chars et ils n’ont pas abattu un avion ou un hélicoptère. Honnêtement, s’il y avait eu envoi massif d’armes, je dirais que les Etats du Golfe n’ont pas été très efficaces. Il y a sans doute eu des armes qui ont circulé, mais dans cette région les armes circulent facilement. L’opposition, jusqu’à maintenant, n’a que des armes légères. Il n’y a pas eu militarisation : il y a eu résistance d’un peuple à la répression d’un gouvernement. Qu’ils aient acheté des armes dans la région, comme il y a 500km de frontière avec l’Irak, où toutes les armes circulent, c’est inévitable. Qu’il y ai eu des livraisons d’armes, peut-être, mais en tout cas elles n’ont pas été massives et ce ne sont pas elles qui expliquent la militarisation. La militarisation, c’est la répression d’Assad.

Q : Le Secrétaire général Ban Ki-moon parle de « guerre par procuration » entre les grandes puissances ou les puissances régionales. Aujourd’hui en Syrie, vous pensez que c’est exagéré d’utiliser ce terme ?

C’est un conflit extrêmement complexe. Il y a la révolte d’un peuple contre une dictature, il y a aussi les tensions confessionnelles à l’intérieur du pays, qui ont d’ailleurs été utilisées par le régime pendant quarante ans. Mais il y a également, évidemment, des conséquences géopolitiques. Il y a une rivalité entre les pays arabes sunnites et l’Iran. Assad était l’allié de l’Iran dans la région. Il a donc un aspect géopolitique, à quoi bon le nier.

Q : Vous avez parlé de la présence aujourd’hui d’Al Qaeda ou de djihadistes en Syrie qui est avérée, on a également vu les insurgés commettre des crimes de guerre, des exécutions sommaire, les Russes n’ont-ils pas raison de se méfier de cette opposition qui pourrait prendre un jour la place d’Assad ? Est-ce une réflexion que vous avez entre Occidentaux aux Nations unies ?

On peut toujours se méfier du peuple, mais ce n’est pas la France des droits de l’Homme qui le fera. Il y a une population syrienne qui se révolte contre une dictature. Quand vous avez une guerre civile, vous avez des atrocités. Plus on attendra et plus la guerre civile sera atroce. Je ne doute pas qu’il y ait eu des crimes de guerre commis par l’opposition. Mais je dirais que dans ce genre de circonstances, c’est, hélas, inévitable, ce qui n’est pas une manière d’excuser. Essayons de mettre un terme aux affrontements le plus vite possible, ce qui est la meilleure façon de faire pour éviter les atrocités, et pour le faire il faut y avoir un processus politique, une transition politique.

Q : Parlons de l’Afrique car c’est un sujet qui intéresse beaucoup nos téléspectateurs, et notamment le Mali. La CEDEAO et l’Union Africaine ont demandé le déploiement d’une force d’intervention au Mali, est-ce que le Conseil de sécurité est prêt à autoriser ce déploiement ?

Il y a eu une résolution qui a été votée par le Conseil de sécurité et qui affirme que le Conseil de sécurité est disponible pour le faire. Encore faut-il qu’un certain nombre de conditions soient remplies, la première, et la plus importante, étant la demande officielle des autorités maliennes. Nous n’allons pas envoyer une force au Mali sans l’autorisation des autorités légitimes maliennes. Pour le moment, nous ne l’avons pas reçue. Ensuite il faut la demande de la CEDEAO, que nous n’avons également pas reçue, qui doit comporter le plan d’opération mais également le cadre politique de l’intervention. Cela étant, lors ce que cela sera présenté au Conseil, peut-être dans les prochains jours, le Conseil, sur la base de la résolution 2056, considérera positivement cette demande.

Q : L’usage de la force au Mali vous parait inévitable aujourd’hui ?

Le plus important c’est que le chemin du nord passe par Bamako. Ce qui est important, c’est le renforcement des institutions légitimes malienne, c’est la reconstitution d’une armée malienne car ceux sont eux qui vont reconquérir le nord, et dans ce sens là il est évident qu’il faudra, à un moment ou à un autre, une intervention militaire de l’armée malienne soutenue par les forces africaines. Il y aura une intervention militaire car avec Al Qaeda, on ne négocie pas. Il faudra se battre avec ces gens là.

Q : Autre sujet de préoccupation en Afrique, le Congo-Kinshasa : la RDC, la ville de Goma est peut-être sur le point de tomber, c’est en tout cas ce que craignent les Nations unies. Si cela devait arriver, est-ce que le Conseil de sécurité, les Nations unies, doivent intervenir ?

La situation en RDC est une tragédie. Des centaines de milliers de civils sont morts. Les dix dernières années, des dizaines de milliers de femmes ont été violées et c’est un cycle toujours renouvelé de désastres. Dans ce contexte, les Nations unies font de leur mieux avec une force qui est de 20 000 hommes mais sur une surface qui est de l’étendue de l’Espagne, cela sans infrastructures, sans routes, même sans réseau de téléphone portable…

Q : Est-ce qu’il faut que l’ONU intervienne militairement pour protéger Goma ?

C’est ce qu’elle fait actuellement. Les hélicoptères d’attaque des Nations unies ont frappé, à plusieurs reprises, les rebelles. Sur la route de Goma, les Nations unies se sont installées et se sont interposées : elles ne laisseront pas les rebelles avancer vers Goma. Cette ville, c’est entre un million et un million cinq cent mille habitants et ce serait une tragédie absolue. Ces rebelles recrutent des enfants pour leurs bandes, ce qui provoque la fuite des familles dans les forêts. Il y a déjà 200 000 personnes déplacées de plus, alors qu’il y en avait déjà un million et demi. Les Nations unies sont déterminées à faire de leur mieux pour protéger les civils mais avec, évidemment, des moyens très limités. La vraie solution, c’est un accord entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo.

Q : Le Conseil de sécurité a déjà fait deux déclarations concernant la RDC, en condamnant les soutiens extérieurs à la rébellion du M23, mais sans jamais mentionner le Rwanda, qui lui est pourtant cité dans le rapport du groupe d’experts des Nations unies : pourquoi cette timidité du Conseil de sécurité vis-à-vis du Rwanda ?

Je ne vais pas dévoiler le débat mais, en tant que Président du Conseil de sécurité, je peux vous dire qu’il n’y avait pas de consensus pour dénoncer nommément le Rwanda. Je crois que derrière cette absence de consensus il y a l’idée que dénoncer un pays, c’est inutile, car nous savons qu’à la fin, ce qui compte, c’est un accord entre les deux pays. Les Etats-Unis ont stoppé leur coopération militaire avec le Rwanda, l’Union Européenne a fait de même avec une partie de sa coopération. Il y a des pressions qui sont sur ce pays et nous espérons que Kinshasa et Kigali parviennent à un nouveau compromis. Ils l’avaient fait en 2009 et il n’y aura pas de paix aux Kivu sans un compromis entre les deux pays.

Q : Sur un autre sujet, la Palestine, le président Mahmoud Abbas dit vouloir revenir en septembre devant l’Assemblée générale des Nations unies pour demander que sont pays, la Palestine, deviennent Etat non-membre de l’ONU. Est-ce que la France soutiendra cette démarche ?

La France a toujours soutenu cette démarche. Nous avons toujours dit aux Palestiniens, la voie d’adhésion aux Nations unies par le Conseil de sécurité étant bouchée, notamment par un véto américain, que nous pensions que reconnaitre à la Palestine ce statut d’Etat non membre pouvait être un progrès. Cela dit, ces questions institutionnelles ne sont pas l’essentiel. Le conflit israélo-palestinien ne sera pas résolu à New York, il sera résolu par un accord, par des négociations entre Israël et la Palestine.



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