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17 mars 2011 - Libye - Conférence de presse de de M. Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes

Nous vivons un moment important. Tout d’abord parce qu’il y a urgence : c’est une question de jours, peut-être même d’heures, si nous voulons arrêter l’offensive meurtrière de Kadhafi contre ses populations civiles, en particulier contre Benghazi.

C’est un moment important aussi parce que ce qui est en question, c’est la crédibilité, je dirais même l’honneur, de la communauté internationale. Le régime de Kadhafi a bafoué la résolution 1970. Il faut maintenant que nous fassions prévaloir la légalité internationale et que nous protégions les populations.

Un très gros travail a été fait par la Mission permanente de la France aux Nations unies, en liaison avec tous ceux qui se sont engagés à nos côtés : les Britanniques, bien sûr, les Libanais, les Américains et d’autres, pour préparer ce projet de résolution. C’est un projet très ambitieux, qui prévoit des sanctions, il prévoit la possibilité d’une zone d’exclusion aérienne, il prévoit surtout d’autoriser les Etats membres et les organisations régionales à utiliser tous les moyens pour protéger les populations civiles, c’est-à-dire la force le cas échéant.

Je pense que l’adoption de cette résolution est en bonne voie. Si c’est le cas, je pense que ce sera un moment d’une grande importance pour les populations de Libye qui, dans la vague de la révolution qui secoue l’ensemble de la rive Sud de la Méditerranée, essayent de se libérer de l’oppression.

Q : Qu’est ce qui fait, selon vous, que les choses s’accélèrent maintenant ?

Il y a des semaines, en tous cas des jours et des jours, que la France et la Grande-Bretagne, pressent nos partenaires d’agir, parce que nous voyons bien que la situation s’est renversée depuis une semaine. Elle s’est renversée, de mon point de vue, en grande partie parce que Kadhafi avait non seulement la suprématie, mais même l’exclusivité des moyens aériens. C’est la raison pour laquelle nous suggérions depuis longtemps de neutraliser un certain nombre d’aéroports, de pistes d’aéroport, ou d’hélicoptères et d’avions.

Aujourd’hui l’opposition libyenne est en situation difficile et c’est la raison pour laquelle, comme je vous l’ai dit, c’est une question de jours, voire d’heures. Tout le monde en a bien pris conscience, et cela a permis d’accélérer le processus.

Q : C’est vous qui avez convaincu les Américains ?

Non, je n’ai pas cette prétention. C’est un travail collectif. Les Britanniques, nous-mêmes bien sûr, avons eu de nombreuses discussions. J’ai eu à plusieurs reprises Hillary Clinton au téléphone, et elle a été reçue par le Président de la République lundi. Nous avons été en permanence en relation avec nos alliés.

Q : Si la résolution est votée, quelles seront les opérations militaires ? Qui les conduira ?

Tout d’abord, je ne veux pas anticiper sur le vote. Attendons qu’il soit acquis.

Ensuite, les divers gouvernements qui sont prêts à s’engager vont évidemment planifier leurs opérations. Vous comprendrez bien que je ne puisse pas vous dire quand et où. Ce serait contre-productif…

Je voudrais souligner qu’il est absolument essentiel, et nous l’avons dit depuis le départ, c’était notre position constante, que les pays arabes soient engagés, et même participants dans ces opérations. La Ligue arabe a déjà pris une position très claire. C’est ce qui va permettre, d’ailleurs, l’adoption de cette résolution.

Il faut aussi, s’il y a une force aérienne qui se constitue, qu’il y ait des avions arabes.

Q : C’est la guerre contre Mouammar Kadhafi ?

Ce n’est pas une guerre : c’est une opération de protection des populations civiles.

Q : Cela va jusqu’à la chute de Mouammar Kadhafi ?

S’il ne se met pas en conformité avec les résolutions du Conseil de sécurité, c’est bien sûr l’objectif. Je vous rappelle qu’un certain nombre de pays, dont la France, et les Etats-Unis d’ailleurs, considèrent qu’il a perdu toute légitimité en utilisant la force violente contre sa population et qu’il doit partir.

Q : Qui dit frappes aériennes dit risques de dommages collatéraux. Est-ce que vous avez anticipé et prévu une réponse à ce genre de situation ? Si demain on a sur les images de télévision de victimes nombreuses du fait de frappes aériennes, ou des attaques menées par Kadhafi, comment la France va se positionner ?

Bien entendu les militaires qui planifient ces opérations prennent en compte cette considération. Les cibles seront des cibles militaires, pas des cibles civiles. Mais nous sommes toujours dans une démarche extraordinaire. Si nous ne faisions pas ce que nous sommes en train de faire, votre question ce serait : " Est-ce que vous n’avez pas honte de laisser un dictateur opprimer des populations ? " et maintenant on nous dit " Est-ce que vous n’avez pas peur que... ? ".

Il y a des moments où il faut assumer ses responsabilités, je pense que ne rien faire aurait des conséquences catastrophiques, d’abord pour les populations de Benghazi et d’autres villes de Libye et pour le peuple libyen en général, car il ne faut pas se laisser abuser par l’enthousiasme apparent que certains manifestent en faveur du régime... Cela aurait des conséquences aussi je pense désastreuses pour la crédibilité des Nations unies et des pays démocratiques et ce serait un formidable signal à tous les dictateurs de la terre qu’ils peuvent continuer à faire leur travail sans courir aucun risque. Donc je crois que cette décision, qui doit être maitrisée, bien entendu, il ne s’agit pas de déclencher des opérations militaires qui ne seraient pas très précisément calibrées, mais je pense que cette décision est courageuse.

Q : Vous ne craignez pas un enlisement en Libye puisque les partisans de Mouammar Kadhafi commenceront une tactique de guérillas comme on a vu en Irak et vous ne craignez pas que cette guerre là soit un bourbier ?

Il ne s’agit pas d’aller faire la guerre, je l’ai dit, il s’agit d’arrêter une offensive meurtrière contre des populations civiles. La résolution prévoit aussi un appel au cessez-le-feu. On peut espérer qu’à un moment le sens des responsabilités l’emportera et que les combats s’arrêteront.

Q : Le régime de Mouammar Kadhafi a un discours très menaçant ces dernières heures à l’encontre de la communauté internationale, quelle est votre réponse ?

Nous ne nous laisserons pas impressionner par l’outrance habituelle du Colonel Kadhafi.

Q : Est-ce que l’OTAN participera aux opérations militaires ?

Nous ne pensons pas que ce soit un bon signal que l’OTAN en tant que telle intervienne dans un pays arabe.

Q : Comment expliquez-vous que l’on ait mis autant de temps pour arriver à cette situation aujourd’hui ?

Vous le savez très bien ! Mais vous posez la question et je vous en remercie : parce que tout le monde n’était pas d’accord, tout simplement et qu’il a fallu convaincre.

Cela a été beaucoup plus long que je ne l’aurais souhaité personnellement. Beaucoup de pays étaient, soit pour des raisons philosophico-politiques hostiles à toute intervention, soit d’autres considéraient que le risque était trop élevé. Il a fallu réunir ce consensus. Cela a été le cas entre les 27 de l’Union européenne, je voudrais quand même le rappeler car la déclaration finale du Conseil européen qui s’est tenu le vendredi 11 mars à Bruxelles a été très claire sur ce point. Nous avons souhaité qu’il y ait une possibilité d’intervention sous mandat des Nations unies avec la participation des pays arabes. Ensuite, j’ai essayé de faire ce même travail au G8, cela a été un peu plus compliqué.

Ce travail de préparation et de persuasion a pris du temps, j’aurais souhaité aller beaucoup plus vite, c’est vrai, parce que comme je vous l’ai dit, la bascule s’est faite entre l’opposition qui incarne le Conseil national de transition et le régime de Kadhafi en une semaine, en dix jours.

Q : Il n’est pas trop tard aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’est jamais trop tard pour protéger des populations.

Q : C’est une résolution qui va être adoptée, non pas à l’unanimité, avec pas mal d’abstentions, est-ce que vous n’avez pas peur que cela amenuise la légitimité internationale ?

Une résolution, quand elle est votée, est légitime.

Q : Est-ce que l’on doit comprendre de votre déclaration que la France ne participera à aucune action militaire s’il n’y a pas une participation des pays arabes ?

Absolument, et nous avons d’excellentes raisons de penser qu’il y aura une participation des pays arabes.

Q : Qui va diriger les opérations ?

Il y aura une coalition et une coordination. Nous y travaillons.

Q. Comment vous imaginez la suite ? La résolution, croiser les doigts pour qu’elle soit adoptée, est-ce que vous imaginez l’échec d’ailleurs de la résolution ?

Je ne veux jamais " vendre la peau de l’ours "…. Je le répète, nous avons de bonnes raisons de penser qu’elle sera adoptée. Je ne peux pas vous dire à cent pour cent que je suis sûr qu’elle le sera. Attendons le vote, on verra bien. Ensuite, il y a l’étape de la planification de l’intervention et la conduite de l’opération. Il y a plusieurs cas de figure possibles : Kadhafi persévère ou il s’arrête, ce n’est pas le même schéma. Nous verrons dans les jours qui viennent.

Q. S’il s’arrête ?

S’il s’arrête, la résolution appelle les autorités libyennes à cesser le feu et à se conformer aux résolutions du Conseil de sécurité.

Q. Vous avez dit que ce serait mal venu pour les avions de l’OTAN de bombarder dans un pays arabe. Mais est-ce que la même question ne s’applique pas aux avions français ou aux avions américains. La dynamique de cette révolution arabe était justement que c’était un mouvement des peuples arabes contre des régimes arabes. Une intervention extérieure ne risque-t-elle pas de casser cette dynamique ?

Non, absolument pas. La Ligue arabe a fait appel aux Nations unies, nous sommes membres des Nations unies. Nous y allons en tant qu’Etat membre des Nations unies.

Q. Avec les pays arabes ?

Avec les pays arabes.

Q. Comment vous expliquez la position américaine très en retrait sur ce dossier ?

Elle est maintenant très en avance.

Q. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je ne sais pas. Il faudra leur demander.

Q. Est-ce qu’ils ont négocié avec les pays arabes ?

Mme Clinton était effectivement en Egypte et en Tunisie. Nous nous sommes parlé d’ailleurs alors qu’elle était au Caire. Nous avons eu une bonne coopération avec les Américains.

Q. La France prend le lead dans une opération militaire. Est-ce que, à terme, on peut aussi imaginer un lead au niveau politique dans la transition sur le terrain ?

Le lead… ? Moi, je ne bombe pas le torse. C’est une opération en coalition. Nous sommes avec d’autres, nous ne sommes pas seuls. C’est vrai que nous avons été très engagés dans toute cette procédure de préparation pour convaincre nos partenaires mais ce n’est pas une opération française. C’est une opération internationale.

Q : Est-ce que vous avez une garantie que les Américains participeront à cette opération ?

Je crois pouvoir répondre oui.

Q : Vous disiez " c’est une question d’heures ". Mais mettre en place une coalition c’est une question de jours voire de semaines.

Non. Certainement pas de semaines.

Q.



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