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27 septembre 2010 - Assemblée générale - Débat général - Intervention de M. Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères et européennes

Monsieur le Président de l’Assemblée générale,

Mesdames et Messieurs les représentants des Etats,

A cette tribune, je viens aujourd’hui, au nom de la France, exprimer ma foi sincère et ardente dans l’Organisation des nations unies. L’ambition de la France est d’être un acteur majeur de la construction d’une gouvernance mondiale plus juste, plus solidaire, plus sociale, et d’un ordre mondial organisé et régulé autour d’une ONU plus forte, plus représentative et plus efficace. Une ONU capable de résoudre les grands défis de notre siècle.

Je vous regarde. Je connais nombre d’entre vous : cela fait 25 ans et plus même que j’arpente les couloirs de l’ONU et, parce que j’aime l’ONU, parce que je crois dans l’ONU et que je la sais indispensable, alors je veux vous parler avec franchise.

Je vais vous parler de femmes et d’hommes, de souffrances et d’espoir. Je vais vous parler aussi de responsabilité. Car il en va de notre responsabilité de citoyens, de diplomates, de dirigeants politiques de répondre à ces souffrances, à ces espoirs, à ces attentes.

Bien sûr, chacun d’entre nous aurait mille raisons d’énoncer ici une litanie d’intentions généreuses, puis de s’en retourner chez lui, avec bonne conscience, pour avoir fait face quelques instants devant cette assemblée et plus longuement chez soi à ses propres problèmes quotidiens.

Bien sûr, après la terrible crise économique dont nous sortons à peine, nous devons vivre avec des budgets en réduction, des situations économiques et sociales tendues ; les temps sont difficiles et nos concitoyens sont inquiets. La tentation du repli existe.

Bien sûr, pour remédier aux grands déséquilibres et aux grandes injustices qui minent la sécurité et le développement de notre planète, nous pouvons espérer compter sur les autres.

Mais quels autres ?

Il n’y a pas d’autres. Nous sommes tous là, toutes les nations du monde, représentés à l’Assemblée générale des Nations unies et nous n’avons qu’à décider ensemble pour agir. Ne pas agir aujourd’hui, c’est se résigner au désordre, à l’injustice et au chaos. Ce choix ne sera pas - ne sera jamais - celui de la France, parce qu’il n’est conforme ni à notre histoire, ni à nos valeurs, ni à nos intérêts. Face au désordre du monde, le plus grand risque serait aujourd’hui, de s’installer dans la routine. Qu’on ne vienne pas me dire qu’on ne peut pas avancer, que la situation est bloquée. Non. Nous avons su, par le passé, collectivement, être révolutionnaires sur des sujets fondamentaux, y compris en bousculant les souverainetés nationales que nous représentons tous ici.

Rappelez-vous notre audace : ici même, en 1988, avec la résolution 43/131 puis, deux ans plus tard, la résolution 45/100 sur l’" Assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et situations d’urgence du même ordre ". Ces résolutions ont permit, pour la première fois, de garantir le libre accès des sauveteurs aux régions martyres. Rappelez-vous la résolution 688 du Conseil de sécurité sur la situation au Kurdistan, le 5 avril 1991, qui, pour la première fois, là aussi, ouvrit la voie à une opération militaire pour protéger les populations civiles contre l’Etat oppresseur.

Ce furent là deux moments historiques, qui posèrent les premiers jalons du droit d’ingérence, devenue la responsabilité de protéger, adoptée par consensus de cette Assemblée au sommet mondial de 2005. Qui aurait pu imaginer alors qu’un tel bouleversement du droit international fût possible ?

Ce combat a été long, difficile. Il n’est pas terminé. Loin s’en faut. Et, pour vous parler avec franchise, les résultats ne sont pas complètement ceux que j’escomptais. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que nous avons, ensemble, franchi des obstacles réputés infranchissables. Et que rien ne nous empêche de recommencer sur les sujets dont nous déciderons collectivement de nous saisir.

Notre première responsabilité, partagée, c’est celle du développement. C’est d’assurer à tous les hommes et les femmes, aux plus démunis, des conditions de vie décentes. Le creusement des inégalités n’est pas seulement moralement inacceptable ; il est politiquement dangereux. Bien sûr, il est coûteux d’agir. Mais le coût de l’inaction est bien plus élevé encore. Les conclusions du sommet que nous venons de tenir sur les Objectifs du Millénaire pour le développement placent chacun face à ses responsabilités. Et il y a urgence. Nous ne pouvons plus demander aux populations qui souffrent d’attendre plus longtemps.

Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, l’a rappelé, la France est le deuxième donateur mondial d’aide publique au développement - 9 milliards d’euros par an - ciblée sur l’éducation, la santé, la sécurité alimentaire et les infrastructures. L’engagement de la France pour le développement ne faiblira pas.

Mais les chiffres ne font pas une politique. Notre aide doit être jugée à ses résultats. Nous devons aller plus vite, et plus loin, pour les enfants qui meurent du paludisme - il y en a un toutes les trente secondes… - pour les familles entières décimées par le sida, pour tous ceux qui ont faim ou qui ne peuvent aller à l’école.

Mesdames et messieurs les représentants des Etats, je vous le demande : quelle planète voulons-nous léguer à nos enfants ? Serons-nous capables de prendre une décision ambitieuse pour lutter contre le changement climatique et préserver notre environnement. C’est un sujet qui nous concerne tous et qui exige un partenariat mondial. Il faut aller de l’avant pour trouver un accord à la fois sur la réduction des émissions et sur les mesures à prendre pour s’y adapter. Il faut aussi et surtout s’assurer que les engagements pris seront mis en œuvre, que des mécanismes de suivi et des institutions efficaces seront mis en place.


Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs les représentants des Etats,

Pour tout cela il nous faut trouver beaucoup d’argent, plusieurs dizaines de milliards de dollars par an pour nous et notre planète. Donnons-nous les moyens de nos ambitions. Les solutions sont là, entre nos mains, qui ont fait la preuve de leur efficacité et qui attendent uniquement notre volonté politique et notre courage. On les appelle les financements innovants. La taxe sur les billets d’avion a été une étape, longue à venir. Aujourd’hui, nous devons aller plus loin en adoptant une taxe internationale sur les transactions financières, qui changerait définitivement la donne du développement. C’est une idée que je défends depuis plus de vingt ans. C’est désormais une priorité de la France, le Président l’a rappelé il y a quelques jours devant vous au Sommet des Objectifs du Millénaire pour le développement.

Rendez-vous compte : un prélèvement infime de 0,005 % (5 centimes d’euro sur une transaction de 1000 euros) pourrait lever de 30 à 40 Mds d’euros par an, près du quart de l’aide publique au développement. Qui pourrait contester qu’il s’agit d’un moyen stable et prévisible de financer massivement le développement ? Ne serait-ce qu’avec la moitié de cette somme, il deviendrait possible de scolariser tous les enfants des pays à faibles revenus. Aujourd’hui tout le monde est d’accord sur la faisabilité technique et économique d’un tel mécanisme.

Et, ne vous méprenez pas : il ne s’agit pas de diminuer l’aide publique au développement, d’esquiver nos responsabilités. Non, ce montant viendrait au contraire s’y ajouter. Ne perdons pas de temps, nous sommes ensembles : c’est pour cela, pour agir, que nous sommes ensemble et que nous avons créé cette institution sans équivalent dans l’Histoire que sont les Nations unies.

Mesdames et messieurs,

C’est désormais un principe unanimement reconnu, le développement ne peut advenir sans la paix et la sécurité, qui constituent la raison d’être essentielle des Nations unies. Et en la matière les défis restent considérables. Afghanistan, Somalie, Soudan, Proche-Orient, tant de conflits continuent aujourd’hui à alimenter le chaos du monde.

Combien d’occasions manquées, combien d’espoirs déchirés, combien d’incompréhensions, qui depuis plus de soixante ans - soixante ans ! - ont jalonné le processus - qui n’a de paix que le nom - au Proche Orient ? Le conflit israélo-arabe nous concerne tous. Je dis bien israélo-arabe car, au-delà du volet palestinien, la France considère qu’il est tout aussi important de travailler sur les volets libanais et syrien. Aujourd’hui, nous sommes devant une opportunité historique. Nous ne pouvons pas la laisser passer.

Le processus a failli s’arrêter hier soir. Je ne suis pas si sur qu’il continue de façon ordonnée et unanimement soutenu. Je l’espère. Il nous reste un temps limité. La Palestine, ce nouvel Etat membre de l’ONU que nous sommes nombreux à appeler de nos vœux, sera la meilleure garantie de sécurité pour Israël. Tous les Etats de la région ont un rôle décisif à jouer.

Tout cela est important. Mais ce qui est nécessaire, c’est que les Israéliens et les Palestiniens prennent la décision stratégique d’en finir avec ce conflit, dans leur propre intérêt. J’en appelle donc à la responsabilité du Président Abbas et du Premier Ministre Netanyahou : ils doivent ensemble faire les compromis douloureux sur le chemin de la paix.

Mesdames et Messieurs,

Je vous l’ai dit, j’ai foi dans l’ONU, je l’ai servie, vous le savez peut-être, au Kosovo et dans bien des endroits du monde. Je connais, respecte et aime profondément ceux et celles qui la font vivre.

Je veux, à cette tribune, rendre hommage avec émotion, avec affection, avec respect, à tous ceux qui, au service de l’ONU, prennent tous les jours des risques au service de notre idéal commun de paix et de développement. Je pense à tous les amis que nous avons perdus, et peut-être aussi que nous perdons encore, année après année, et aussi, bien sûr, à ceux qui, toujours, prennent la relève.

Leur combat est noble. Le respect des valeurs et des principes universels des droits de l’Homme constitue le socle indispensable sur lequel il faut bâtir l’action des Nations unies. L’ambition de construire un ordre mondial fondé sur le respect universel de la dignité humaine a été et sera toujours au cœur de la diplomatie française.

Avons-nous collectivement progressé dans notre action au service de ces valeurs ? Pas suffisamment. Combien de temps allons-nous encore accepter - alors que nous vivons dans une société dite de l’information, un monde où chacun peut savoir ce qui se passe chez les autres - qu’il subsiste en matière de droits de l’Homme tant d’angles morts, de drames oubliés, de souffrances restées dans l’ombre ? Qu’est-il advenu de la responsabilité de protéger ?

Aujourd’hui, le succès des Nations unies doit d’abord être jugé à l’aune de leur contribution à la protection des civils. C’est le premier domaine dans lequel doit se manifester notre exigence. Tous les jours, des massacres, des viols sont commis à travers le monde, en Somalie, au Darfour, en République démocratique du Congo, y compris dans des régions où sont déployées des opérations de maintien de la paix….

Nous ne pouvons plus nous contenter de compter les victimes lorsque des crimes massifs sont commis. Notre courage ne doit pas être inférieur à ceux qui meurent des risques que nous ne savons plus prendre.

La France tient la Cour pénale internationale comme l’une des avancées les plus essentielles dans l’histoire d’une humanité consciente des dangers auxquels l’exposent ses propres démons. Elle entend les critiques croisées de ceux qui considèrent qu’elle ne va pas assez vite et de ceux qui trouvent qu’elle va trop loin. Que ce soit clair, la France soutiendra toujours l’idée d’une justice pénale internationale impartiale et universelle, seul moyen de faire respecter l’exigence de lutte contre l’impunité que nous dicte notre histoire.



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