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12 septembre 2002 - 57ème session de l’assemblée générale : Discours de M. Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire Général,

Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de gouvernement,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Délégués,

Je tiens d’abord à rendre hommage à l’action remarquable de notre Secrétaire Général qui, par ses hautes qualités humaines et son sens du dialogue, donne un rayonnement sans égal à notre organisation. J’adresse mes félicitations à M. Jan Kavan pour son élection comme président de la 57ème session de l’Assemblée Générale. Je félicite également la Suisse et Timor-Est pour leur admission dans notre organisation.

Voici un an, dans la stupéfaction, dans l’épouvante, des attentats sans précédent frappaient New York et Washington. Nul, désormais, ne peut ignorer la part d’ombre du monde : un terrorisme international, alliant archaïsme et technologie, des réseaux criminels souterrains et mobiles, couplés à un risque croissant de prolifération des armes de destruction massive.

Ces adversaires redoutables s’insinuent au cœur de la complexité du monde. Ils jouent des frustrations et des ressentiments, des haines et des peurs. Ils déjouent les plans, savent trouver les failles, retournent les armes contre ceux qui les portent. Non, décidément, le monde ne souffre pas d’un excès de puissance. Au contraire, il découvre soudain son extrême vulnérabilité.

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Devant ces menaces, peut apparaître la tentation de la fuite en avant. Ce serait une grave erreur. Face à des ennemis insaisissables, en constante métamorphose, la force ne peut être la seule réponse. L’exemple de l’Afghanistan suffit à le montrer. La mobilisation de la communauté internationale a permis de renverser un régime rétrograde et totalitaire qui hébergeait et soutenait le réseau Al Qaida. Elle a porté un coup sévère aux infrastructures terroristes. C’était nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. Il faut maintenant reconstruire, accompagner le peuple afghan. Inscrire nos efforts dans la durée. Poursuivre le travail entrepris sur le chemin de la stabilité et de la démocratie, mais aussi démanteler l’économie de la drogue et les trafics qu’elle alimente.

Que la force seule soit souvent vaine, c’est l’un des traits de notre époque. Nous vivons dans un monde marqué par l’interdépendance, où les causalités peuvent s’avérer lointaines, indirectes, imprévisibles. Prenons garde que nos interventions ne créent de nouvelles frustrations, n’engendrent de nouveaux déséquilibres, n’allument même des incendies que nous ne pourrions pas éteindre.

Le cas de l’Iraq est emblématique de cette nouvelle donne. Voici un pays qui, depuis plusieurs années, brave l’autorité du Conseil de Sécurité et fait fi du droit international. Voici un régime qui menace gravement la sécurité, particulièrement celle des peuples de la région, en faisant planer le risque de prolifération d’armes de destruction massive, et dont le comportement est la cause directe des grandes souffrances qu’endure son peuple.

La communauté internationale est-elle concernée ? Bien sûr ! Peut-elle continuer à tolérer cette situation ? Certainement non ! Faut-il agir ? C’est une évidence, le statu quo ne peut plus durer. La détermination de la France à obtenir le respect du droit est totale.

Il faut agir, mais il faut être efficace. Il faut agir, mais sans risquer des résultats opposés à ceux que nous recherchons. Veillons à ne pas aggraver une situation déjà très préoccupante. Il faut agir, mais les pièges sont nombreux : une action politiquement ou juridiquement mal définie ou mal engagée ne permettrait pas de rassembler les larges soutiens nécessaires ; elle pourrait mobiliser contre elle les opinions publiques de la région, et le régime de Bagdad, aujourd’hui isolé, pourrait en tirer parti ; elle pourrait enfin aggraver les tensions au Proche-Orient et au-delà, à l’heure où nous devons au contraire redoubler nos efforts pour retrouver le chemin du dialogue et de la paix.

Comment éviter ces pièges ? Comment réussir ? Il n’y a qu’une voie : celle, exigeante, de la responsabilité collective. Le monde vit désormais dans l’interdépendance. Sa stabilité nous concerne tous. Nous avons chacun à y contribuer.

Les mesures nécessaires doivent être arrêtées par la communauté internationale au terme d’un examen approfondi et transparent. Toute tentation d’action unilatérale et préventive serait dangereuse. Il faut veiller à écarter tout soupçon de partialité ou d’injustice. Seule cette démarche est de nature à garantir que les éventuelles actions menées pour faire appliquer le droit et rétablir la sécurité n’ajouteront pas à l’insécurité. Voilà le meilleur gage de l’efficacité.

Voilà pourquoi, s’agissant de l’Iraq, la France plaide pour une démarche pleinement légitimée par la délibération collective. Une démarche en deux temps. Il nous faut d’abord réaffirmer ensemble la nécessité du retour des inspecteurs des Nations Unies et exiger de l’Iraq qu’il se conforme enfin aux obligations résultant des décisions du Conseil de Sécurité depuis 1991, selon un échéancier précis. C’est l’objectif de la communauté internationale. C’est aussi l’intérêt de l’Iraq. Si Bagdad persistait dans son refus d’un retour sans condition des inspecteurs, il faudrait en tirer les conséquences. Le Conseil de Sécurité devrait alors décider des mesures à prendre, sans exclure aucune option. Les responsabilités seraient clarifiées.

Le monde doit être capable d’agir. Mais il a aussi besoin de cohérence et d’efficacité dans la durée. C’est là que réside aujourd’hui le véritable défi pour nos valeurs, pour nos démocraties.

Je suis allé récemment au Proche-Orient, dans les Balkans, en Afghanistan. J’y ai mesuré la force des aspirations, des espoirs en faveur de la paix. Mais j’ai aussi constaté combien les efforts, les élans des uns et des autres ont besoin d’être unis, fédérés autour d’une ambition collective.

Aucune puissance ne peut aujourd’hui assumer seule la responsabilité de l’équilibre du globe. Le monde aspire à se structurer autour de pôles de stabilité et de progrès. Au-delà des Etats-Unis, l’Union Européenne a naturellement vocation à en constituer un, tout comme la Russie, la Chine, le Japon, l’Inde notamment. Désormais, chaque acteur doit porter sa part des efforts à fournir. C’est une œuvre commune que nous devons bâtir.

Telle est l’ambition qui inspire l’Union européenne et l’action de la France en son sein. Sur la scène internationale, l’Union affirme son rôle au service de la paix et de la prospérité. Elle se dote d’instruments diplomatiques et de défense adaptés. Dans la perspective du grand élargissement, l’Union s’est aussi engagée dans une véritable refondation de son projet : tel est l’objet des travaux de la Convention, guidés par les principes de démocratie et d’efficacité pour l’Europe future. Ainsi, l’Union contribuera à la stabilité du continent et au-delà. Le modèle européen concilie enfin, de manière unique, les impératifs de cohésion sociale et de performance économique au service d’un projet commun, dans le respect de la diversité de chacun. Pour toutes ces raisons, la voix de l’Europe, j’en suis convaincu, porte des éléments de réponses aux grands enjeux de notre temps.

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Aujourd’hui, la puissance, dans toutes ses dimensions, doit s’exercer dans le partage. Il faut donner voix à la diversité des approches et des points de vues. Le dialogue des cultures est essentiel : lui seul permet d’appréhender les grandes questions d’aujourd’hui en tenant compte de l’histoire et des aspirations de chaque peuple et de chaque pays ; lui seul peut écarter le risque d’une conception étroite du monde, basée sur la méconnaissance et la peur de l’autre ; lui seul enfin peut nous guider pour remettre l’homme au centre de nos préoccupations, au cœur de nos actions et de notre engagement commun.

Le partage implique de répondre à l’exigence de solidarité. Car l’extrême pauvreté, les famines, les épidémies ou les crises financières constituent autant de facteurs de désordre, de ferments d’instabilité. Le terrorisme s’en nourrit. La générosité doit être le corollaire de la puissance. Il y va de notre devoir politique et moral. Il y va aussi de notre intérêt.

Aussi la France s’est-elle engagée à accroître son effort en matière d’aide au développement, qui progressera de 50% sur les cinq ans à venir.

Par sa proximité géographique, par les liens de l’histoire, de la culture, mon pays éprouve envers l’Afrique une amitié profonde. Il se sent une responsabilité particulière. Ce continent a, plus que d’autres, besoin de la solidarité de la communauté internationale dans les épreuves cruelles qu’il traverse : les trop nombreux conflits qui persistent ; le retour du spectre de la famine ; les difficultés économiques ; le drame du SIDA, qui frappe aujourd’hui près de 30 millions d’Africains.

Pourtant l’Afrique est riche de potentialités considérables ; riche de l’enthousiasme de sa jeunesse, de l’énergie de sa société civile ; riche de sa mémoire, de ses traditions, de ses trésors de sagesse dont nous avons tous beaucoup à apprendre. D’importants efforts ont été engagés en faveur des droits de l’homme, de la démocratie, de la lutte contre la corruption, et de politiques économiques et sociales favorables à une croissance forte et équilibrée. La mise en place du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique - le NEPAD - témoigne de la volonté du continent de prendre en main son développement, dans le cadre d’un partenariat rénové avec les pays industrialisés. Sachons reconnaître et soutenir ces efforts.

Nous devons notamment aider l’Afrique à progresser sur la voie de la résolution des conflits, en Sierra Leone et au Liberia, en Ethiopie et en Erythrée, au Soudan. Ces drames nous concernent tous car, de nos jours, il n’y a plus de crise localisée. L’instabilité se propage. La communauté internationale doit se mobiliser.

Dans la région des Grands Lacs, les accords signés, de Lusaka à Pretoria et Luanda, doivent être appliqués. Ils doivent conduire au retrait de toutes les troupes étrangères présentes en République Démocratique du Congo, au désarmement des groupes armés étrangers, à la réconciliation et au retour de la paix.

Concernant le Sahara occidental, il est bon que le Conseil de Sécurité, dans sa dernière résolution, ait donné à M. James Baker le temps d’œuvrer au rapprochement des parties. Il faut mettre à profit ce délai pour progresser.

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Notre engagement doit être maintenu dans les Balkans, où les avancées obtenues cette année doivent être consolidés, au Kosovo, en Ancienne République Yougoslave de Macédoine, comme en Bosnie-Herzégovine. Arrimer les Balkans à l’Europe par l’état de droit et la démocratie est plus que jamais notre horizon commun.

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Au Proche-Orient, il faut enfin sortir de l’impasse et restaurer l’espoir. La situation empirera aussi longtemps que les parties resteront prisonnières de la logique de la violence. Il y a urgence à agir.

L’Autorité Palestinienne doit user de tous les moyens à sa disposition pour prévenir et réprimer les actions terroristes. Dans la perspective de la création d’un Etat palestinien indépendant, viable et démocratique, sur la base des frontières de 1967, elle doit également poursuivre ses réformes, notamment dans le domaine institutionnel.

De son côté, l’Etat d’Israël, s’il est légitime qu’il veuille se défendre face au terrorisme, doit le faire dans le respect du droit international. L’impératif de sécurité ne peut à lui seul tenir lieu de politique. La colonisation doit cesser, et les forces armées israéliennes doivent se retirer des territoires occupés, comme l’a exigé le Conseil de Sécurité. Des mesures sont à prendre rapidement pour améliorer la situation humanitaire et sociale, aujourd’hui alarmante, de la population palestinienne.

Sur la base des résolutions 242, 338 et 1397 du Conseil de Sécurité et du principe de " la terre contre la paix ", que l’ensemble des pays arabes réunis à Beyrouth ont accepté de reconnaître à l’initiative de l’Arabie Saoudite, le processus politique doit être relancé, avec l’aide du Quartet. Nous souhaitons la tenue rapide d’une conférence internationale. Son objectif doit être une paix juste, globale et durable ; une paix fondée sur la coexistence de deux Etats, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, garantissant la sécurité aux Israéliens et offrant aux Palestiniens une vie normale, dans la dignité ; une paix fondée sur le règlement de l’ensemble du conflit régional entre Israël et ses voisins.

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L’attention que nous portons aux crises régionales ne saurait nous détourner de la responsabilité que nous devons également assumer face aux défis mondiaux. Les Nations Unies jouent tout leur rôle dans la lutte contre le terrorisme. Faisons en sorte qu’il en soit de même dans les autres grands combats de notre temps.

Luttons sans relâche contre la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs. Le Président de la République a proposé que le Conseil de Sécurité se réunisse au plus haut niveau en 2003, en marge de l’Assemblée Générale, avec un double mandat : faire le bilan de la politique de non-prolifération ; lui donner une nouvelle impulsion.

Mobilisons tous les acteurs du développement durable dans un partenariat renouvelé conformément aux engagements pris à Doha, à Monterrey et à Johannesburg. Le temps est venu de renforcer les coopérations concrètes pour permettre l’accès de tous aux ressources de base, comme l’eau et l’énergie, aux services sociaux élémentaires tels que l’éducation et la santé, à la sécurité alimentaire. Appelons aussi à la ratification et à la pleine mise en œuvre du protocole de Kyoto.

Instaurons une véritable gouvernance mondiale du développement durable et donnons lui la cohérence nécessaire. La France propose la création d’un " Conseil de Sécurité Economique et Social " et d’une Organisation Mondiale de l’Environnement pour donner à l’ensemble des pays, notamment ceux du Sud, la possibilité de faire entendre leur voix sur ces questions.

Exerçons enfin toutes nos responsabilités pour défendre et promouvoir les droits de l’homme. Ils sont universels. Les progrès, souvent fragiles, doivent être encouragés. Les violations, trop nombreuses, doivent être sanctionnées.

Renforçons l’autorité et l’universalité de la Cour Pénale Internationale. Elle permettra d’éviter que les crimes les plus graves au niveau international restent impunis. Ce nouvel instrument est essentiel pour construire un monde plus juste et plus démocratique où le principe de responsabilité sera pleinement assumé.

Protégeons mieux, par des conventions ambitieuses, comme nous l’avons fait pour les enfants, les personnes handicapées, les victimes des disparitions forcées et de la torture. Luttons contre la corruption. Engageons la négociation de la convention à vocation universelle contre le clonage humain à des fins de reproduction, proposée par la France et l’Allemagne.

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Oui, le principe de responsabilité collective est au cœur du système international. Il est au cœur de l’action des Nations Unies. Pour jouer pleinement son rôle, l’organisation doit poursuivre ses réformes. Nous devons notamment conforter la représentativité du Conseil de sécurité en l’élargissant dans les deux catégories de membres. La France soutient les aspirations de l’Allemagne, du Japon et de l’Inde notamment.

Les Nations Unies constituent la clef de voûte de l’ordre du monde. Les idées généreuses et fortes qui ont présidé à sa naissance, au lendemain d’un conflit mondial qui avait repoussé jusqu’à l’indicible les bornes de la barbarie, retrouvent toute leur actualité. Le monde contemporain est complexe, déroutant, imprévisible. Dans l’urgence, doit se forger entre les nations une nouvelle alliance, une communauté de destin. Elle est notre avenir ; elle est notre chance. Répondons par nos actes aux attentes des peuples du monde.

Je vous remercie. /.



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