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12 novembre 2008 - Point 45 - Culture de paix - Déclaration prononcée par S. E. M. Alain Juppé

63ème ASSEMBLEE GENERALE, Assemblée plénière
Déclaration prononcée au nom de l’Union européenne par S. E. M. Alain Juppé, ancien Premier ministre et envoyé spécial du Président de la République Française

UN Photo/Paulo Filgueiras

Monsieur le Président,

Majesté,

Mesdames et Messieurs les chefs d’Etat ou leurs représentants,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

C’est aujourd’hui une grande joie et un très grand honneur pour moi de m’adresser à vous au nom du Président de la République française, M. Nicolas Sarkozy, également Président en exercice de l’Union européenne, que j’ai mandat de représenter à cette réunion plénière de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le dialogue inter-religieux.

Au nom de la France, il me revient tout d’abord de remercier Sa Majesté le Roi Abdallah d’Arabie saoudite, Gardien des Deux Lieux Saints, qui a, au cours des derniers mois, pris la louable initiative de susciter en plusieurs occasions un dialogue entre les religions. Le processus initié à la Mecque en juin dernier nous permet d’échanger aujourd’hui à New-York, dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations unies, sur ce sujet fondamental.

Sa Majesté a entendu, par son initiative, inviter les croyants à trouver dans le message de leurs fois respectives ce qui rapproche les hommes plutôt que ce qui les oppose et à porter sur les convictions des uns et des autres un regard éclairé, guidé par le respect mutuel. Nous ne pouvons que nous en féliciter. La réunion régulière de représentants des différentes religions, dans le cadre d’un dialogue inter-religieux fondé sur la confiance, encourage la tolérance dans une perspective de paix. Une telle approche contribue à sensibiliser les esprits à la dérive que constituent des violences qui, commises au nom de la foi, ne font qu’abaisser ceux qui croient l’exalter.

Ce dialogue doit donc permettre de voir se réduire les incompréhensions entre les hommes comme le fossé entre les civilisations, dont les religions peuvent être un élément essentiel de l’identité. La France lui apporte un soutien sans réserves :

- parce que son expérience propre, depuis la Révolution de 1789, lui a fait développer une conception de la laïcité qui ne vise, ni plus ni moins, qu’à organiser au sein de la communauté nationale la cohabitation pacifique de toutes les croyances et non-croyances. Le dialogue inter-religieux, s’il sait ne pas s’enfermer dans l’exclusive, est, d’un point de vue français, le prolongement utile et bienvenu à l’échelle internationale d’un acquis national jugé positif par l’immense majorité des Français et de ceux qu’ils accueillent sur leur sol.

- parce que, l’un des objectifs constants de la diplomatie française, tout particulièrement depuis les attentats du 11 septembre, a été de prévenir tous les éléments pouvant concourir à donner de la consistance à la thèse du choc des civilisations, une thèse qu’elle conteste formellement et dont le caractère auto-réalisateur pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la paix internationale.

Monsieur le Président,

Les pays membres de l’Union européenne au nom desquels je souhaite maintenant m’exprimer ont accordé une attention particulière à l’initiative de Sa Majesté. Les Européens ont connu, tout au long de leur histoire, l’expérience souvent sanglante des guerres de religions et des haines confessionnelles. Ils ont fait le choix de promouvoir les dialogues interculturel et inter-religieux qui favorisent la connaissance et la compréhension entre les hommes. Au cœur de l’identité européenne figure l’idée de tolérance, la construction et la consolidation de la paix, qui permettent aux peuples de s’organiser en collectivités politiques respectueuses de l’identité religieuse, spirituelle et philosophique de chacun.

C’est ce message que l’Europe porte au sein de l’Alliance des Civilisations, lancée à l’initiative de l’Espagne et de la Turquie et dont elle soutient pleinement les objectifs.

Tout en considérant que la foi relève de l’identité et d’un choix individuel, les Européens sont convaincus que les communautés religieuses peuvent jouer un rôle majeur, sinon essentiel, en faveur du dialogue, de la fraternité, de la solidarité et de la paix.

Incontestablement, un tel dialogue se doit d’être aussi large que possible. Il doit pouvoir associer les représentants de toutes les religions mais aussi de toutes les traditions spirituelles, philosophiques et humanistes existantes, dans leur diversité et la multiplicité de leurs dimensions.

Le respect des valeurs et des principes universels des droits de l’Homme, à l’heure où nous nous préparons à célébrer le soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, constitue le socle indispensable sur lequel doit se bâtir et se renforcer ce dialogue. La reconnaissance de l’exercice sans restriction de la liberté de croyance, dans toutes ses dimensions, y compris le droit de changer de religion ou de développer une approche spirituelle ou humaniste en dehors de la croyance religieuse, en est un élément incontournable.

Pour dialoguer, il faut aussi être capable d’entendre les opinions contraires, voire la critique. Reconnaître le droit de s’exprimer et accepter les opinions divergentes est aussi un élément essentiel du dialogue. L’exercice de la liberté religieuse ne peut se concevoir sans celui de la liberté d’expression, y compris parfois sous l’aspect de la dérision. Elle est la condition sine qua non du dialogue inter-religieux. La seule limite à cette liberté est celle de définie par le droit international et l’esprit de responsabilité qui doit animer tout être humain convaincu de l’intérêt supérieur de la paix, qu’il s’agisse de la paix intérieure nécessaire à chaque société ou de la paix entre les Nations.

Ce dialogue doit enfin savoir s’affranchir de toute intervention politique. Le dialogue inter-religieux est de la responsabilité des autorités religieuses, des croyants et des représentants des traditions spirituelles, philosophiques et humanistes. Aucun mouvement, aucune association ou organisation politique n’a la légitimité nécessaire pour orienter les débats ou endosser les conclusions du dialogue inter-religieux. Le rôle des instances gouvernementales ou intergouvernementales doit se limiter à favoriser les conditions nécessaires à sa tenue.

Monsieur le Président,

M’exprimant à nouveau à titre national, je souhaite souligner que la France elle-même est particulièrement attachée à la poursuite de ce dialogue inter-religieux. Votre Majesté connaît les convictions du Président de la République française sur ce sujet. Il les a affirmées au Latran, à Rome, avant de les réitérer à Riyad, lors de son discours devant le Conseil consultatif, le 14 janvier dernier : " Ce n’est pas le sentiment religieux qui est dangereux. C’est son utilisation à des fins politiques régressives au service d’une nouvelle barbarie. Tous ces excès, toutes ces dérives doivent-ils nous amener à condamner la religion ? J’affirme que non, car le remède serait pire que le mal. Le sentiment religieux n’est pas plus condamnable à cause du fanatisme que le sentiment national ne l’est à cause du nationalisme. "

En France, chacun le sait, les confessions sont séparées de l’Etat. Quelles que soient leurs opinions personnelles nos autorités nationales n’expriment pas de préférence pour une croyance plutôt que pour une autre. Elles les respectent, et s’attachent à garantir que chacun puisse librement croire ou ne pas croire, que chacun puisse pratiquer son culte dans la dignité. Nous respectons ceux qui croient au Ciel autant que ceux qui n’y croient pas et nous nous efforçons de faire en sorte que chacun, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman, bouddhiste, bahaï, athée, agnostique, libre-penseur, franc-maçon ou rationaliste, se sente heureux de vivre en France, se sente libre, se sente respecté dans ses convictions, dans ses valeurs, dans ses origines.

Ce sont ces mêmes principes qui animent l’action de mon pays sur la scène internationale et qui président aux propos que je tiens devant vous. Certes je n’ignore pas la diversité des opinions, des cultures et des croyances qui règnent de par le monde. Mais il me semble que le meilleur moyen de limiter les heurts qui surgissent entre elles est que les puissances publiques, tout en veillant avec le plus grand soin à ce que les conditions du respect mutuel entre les croyances et leur nécessaire dialogue soient réunies et préservées, ne s’immiscent en aucun cas dans ce qui constitue avant tout l’exercice d’une liberté individuelle.

Je vous remercie.



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