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10 novembre 2000 - Exposé de Mme Sadako OGATA, Haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés : Intervention de M. Jean-David Levitte, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

Je voudrais tout d’abord rendre un hommage appuyé à Mme Ogata et lui exprimer notre gratitude pour son action à la tête du HCR. Nous saluons son engagement personnel au service des réfugiés, sa volonté de mener un dialogue constructif avec les Etats dont ont témoigné ses rencontres régulières avec le conseil de sécurité, enfin son énergie pour conduire son organisation et l’adapter au mieux aux réalités et aux besoins actuels. Les années quatre-vingt dix ont été malheureusement une décennie marquée par des flux considérables de réfugiés, parfois de façon massive et dans des périodes de temps très brèves. Le HCR a été mis à rude épreuve et Mme Ogata a su faire preuve de détermination et d’une inlassable énergie dans toutes les situations. Madame, vous avez donné la plus belle image des Nations unies. Soyez-en très sincèrement remerciée.

Je ne reviendrai pas sur les thèmes abordés dans le discours que j’ai prononcé il y a quelques jours, au titre de la présidence l’Union européenne, à l’assemblée générale lors de l’examen du rapport de la Haute Commissaire. Je voudrais me limiter à quelques remarques sur les liens entre conflits et réfugiés qui touchent directement la responsabilité du conseil de sécurité pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales.

Plus que jamais, malheureusement, on ne peut traiter des conflits sans se préoccuper du sort des réfugiés. Les événements du Rwanda puis ceux dans l’est de l’ex-Zaïre montrent l’étroite et souvent fatale imbrication entre eux. Plus grave encore, ces événements ont montré les effets d’une inaction ou d’une action inappropriée de la communauté internationale. Plusieurs problèmes se posent :

1/ Les réfugiés, non seulement sont les victimes des conflits, mais ils sont parfois utilisés par les parties belligérantes pour poursuivre leurs objectifs politiques et militaires. Deux cas de figure illustrent ce phénomène :

- Les combattants se mêlent aux véritables réfugiés civils pour se cacher et pour utiliser ceux-ci comme remparts alors qu’ils poursuivent leurs actions armées. C’est ce qui s’est passé dans l’est du Zaïre entre 1994 et 1997 avec les ex-FAR et les Interahamwes et ce cas est particulièrement bien connu. Il est du devoir de la communauté internationale de séparer le bon grain de l’ivraie, sinon les réfugiés feront les frais des actions de représailles menées contre les combattants comme ce fut le cas, de façon massive, dans l’est du Zaïre. Plusieurs possibilités existent, y compris les solutions intermédiaires suggérées à plusieurs reprises par Mme Ogata, comme la mise en place d’observateurs ou le recours à une police internationale. Nous serions reconnaissants à Mme Ogata de tout commentaire supplémentaire sur ce sujet qui nous semble particulièrement important.

- Deuxième exemple, les combattants tiennent les réfugiés sous leur contrôle pour empêcher une stabilisation de la situation et la réconciliation nationale. Ils entretiennent un abcès de fixation à des fins politiques. L’action des milices pro-intégrationnistes dans les camps de réfugiés à Timor-ouest en est un cas malheureusement trop exemplaire. Là encore il revient à l’Etat d’accueil, avec l’aide de la communauté internationale si nécessaire, d’empêcher les groupes armés d’instrumentaliser les réfugiés à leur dépens ainsi qu’à celui du retour à la paix. La mission du Conseil de sécurité qui vient de partir pour Timor n’a pas d’autre objectif que d’apporter son concours aux autorités indonésiennes pour qu’elles apportent une solution rapide et définitive à ce problème à Timor-ouest.

2/ A la lumière de ces deux constats, la question de la localisation des camps de réfugiés n’est pas mineure. Plus ceux-ci sont proches des frontières, plus ils sont vulnérables aux attaques et aux représailles, et plus ils peuvent être manipulés par les groupes politico-militaires. La situation des réfugiés en Tanzanie ou en Guinée montre aujourd’hui l’acuité et la gravité de ces problèmes.

3/ Les réfugiés constituent une charge souvent très lourde pour les pays d’accueil. Leur présence peut provoquer ou déclencher des effets déstabilisants sur les équilibres ethniques ou des ponctions considérables sur les ressources naturelles. On l’a vu en République démocratique du Congo, au Congo-Brazzaville, on le voit en ce moment-même en Guinée. Je voudrais noter en particulier que le poids supporté par la Guinée est, en terme de proportion des réfugiés par rapport à la population totale, le plus lourd en Afrique. La communauté internationale ne manifeste pas suffisamment et pas assez tôt sa solidarité avec les pays d’accueil et ne s’intéresse à leur sort que lorsque la situation se détériore gravement. Une action préventive est indispensable. Malheureusement, elle est trop souvent insuffisante.

4/ Le retour des réfugiés constitue un important critère de la véritable réussite d’un processus de paix et d’une retour à la normale.

A cet égard la situation dans les Balkans occidentaux montre que des progrès restent à faire. Le nombre et le rythme des retours de réfugiés, en particulier dans les zones minoritaires, demeurent insuffisants. Cela montre que la coexistence pacifique et l’enracinement de la démocratie pluriethnique n’ont pas atteint un stade permettant à tous les réfugiés de revenir en sûreté dans leurs foyers. Faut-il rappeler qu’il y a encore près de 500.000 réfugiés serbes en République fédérale de Yougoslavie. Le retour des réfugiés serbes au Kosovo serait sans nul doute le signe tangible d’un apaisement durable des tensions et de la réalisation de cet objectif de la communauté internationale qu’est l’édification d’un Kosovo pacifique, démocratique et multiethnique. Espérons que les changements politiques intervenus à Belgrade permettront d’accélérer le retour à la normale dans cette région de l’Europe trop meurtrie.

5/ Ma dernière remarque porte sur la sécurité du personnel humanitaire. Je voudrais souligner l’importance que la France y attache. Compte tenu de la nature des conflits et de l’instrumentalisation des réfugiés, le personnel humanitaire constitue désormais et trop souvent une cible parce que l’action humanitaire est perçue par les parties combattantes comme contrecarrant leurs objectifs politiques et militaires. Le meurtre des trois agents du HCR en septembre à Timor-ouest, celui d’un agent du HCR en Guinée en sont une nouvelle et cruelle illustration. La détermination de la communauté internationale à s’opposer à cela doit être totale. Les coupables doivent être recherchés et punis, par les autorités locales lorsqu’elles le peuvent et le veulent, sinon par d’autres voies internationales, dont, demain, la future cour pénale internationale, si nécessaire.



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