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20 janvier 2000 - Rencontre entre les membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies et le sénateur Jesse Helms : Intervention de M. Alain Dejammet, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

Monsieur le Président,

Je suis le représentant d’un pays, la France, qui s’honore d’être le plus ancien allié des Etats-Unis. Ceci explique sans doute que beaucoup de Français pensent parfois comme beaucoup d’Américains. Ceci explique que, dans un passé qui n’est pas si lointain, il y avait effectivement, même à la commission des Affaires étrangères du parlement français, des parlementaires, sénateurs ou députés qui jugeaient que l’Organisation des Nations unies était un organisme extérieur, bien compliqué, bureaucratique. Je crois même que le mot de "machin", qui doit pouvoir être traduit par "machinery" en anglais, était utilisé.

Mais cela c’était le passé, Monsieur le Président, parce que, comme vous, beaucoup de Français sont de bons chrétiens et ils savent de temps en temps reconnaître qu’ils peuvent corriger leurs actions et puis ils sont, je l’espère, comme beaucoup d’Américains également, de bons calculateurs et ils peuvent voir où sont leurs intérêts et peut-être les intérêts de leurs voisins et de façon plus générale de la communauté internationale.

Les Français ont reconnu qu’ils pouvaient se tromper à propos des Nations unies. Non, les Nations unies n’étaient pas un organisme extérieur, une sorte de gros animal comme Hobbes l’a décrit, le Léviathan. Les Nations unies c’était nous. Les Nations unies c’est nous. Donc quand on dit "impuissance des Nations unies", "erreur des Nations unies", c’est l’impuissance ou les erreurs des Etats qui composent les Nations unies. Certes il y a un Secrétariat et nous pouvons être très heureux de bénéficier de la sagesse de celui qui est à la tête de ce Secrétariat. C’est tout à fait utile et vous le savez, Monsieur le Président, de pouvoir tirer parti des avis d’un homme extrêmement sage qui est à la tête de notre organisation. Mais ce sont les Etats qui décident. Ce sont les Etats membres qui décident et qui font quelque chose de bien ou qui font des erreurs. C’est donc nous. Donc ne chargeons pas, n’accusons pas un organisme qui serait extérieur aux Etats membres.

Vous avez raison, Monsieur le Président, nous sommes des nations Etats qui composons cet organisme. Mais les Nations unies sont utiles. Oui, il y a des nations indispensables et vous savez à quoi je pense lorsque j’évoque le nom de nation indispensable. Mais l’Organisation tout entière des Nations unies, elle, est indispensable. Elle est indispensable pour créer ce que vous souhaitez vous-même, des normes universelles. Les sanctions n’ont de véritable utilité, poids, intérêt et également honnêteté pour l’ensemble des Etats membres que si elles sont universelles, sinon elles coûtent davantage à l’Etat membre qui imposerait unilatéralement des sanctions.

Les normes de droit international que nous avons bâties sont, je crois, bonnes et, Monsieur le Président, je suis persuadé que vous êtes tout à fait intéressé par le travail qui vient d’être fait récemment par les Nations unies dans le domaine de la lutte contre le terrorisme avec la conclusion récente d’une convention internationale pour la répression du financement du terrorisme. Voila des exemples précis mais très récents, très immédiats, cette année, à l’Assemblée générale, qui prouvent à quel point l’action des Nations unies est indispensable et ceci pas uniquement dans le domaine humanitaire, mais dans le domaine de la construction du droit - je pense à l’énorme effort qui avait été fait dans celui du droit de la mer ou dans le domaine social et économique.

Mais bien sûr, nous pensons tous aux questions du maintien de la paix et de la sécurité. Et là, je le répète, nous pouvons faire notre calcul. Les Nations unies ne sont pas chères pour faire un travail considérable dans le maintien de la paix et de la sécurité. Les Nations unies travaillent à moindre coût. Que représente par exemple le coût d’une opération qui a ramené la paix au Mozambique, qu’est-ce que cela représentait ? Une somme de 500 millions de dollars, 500 millions de dollars pour l’opération de maintien de la paix qui a ramené la paix dans cette région du monde. Un milliard et quelques pour le Cambodge. Des pays déchirés, divisés, deux opérations de maintien de la paix. Cent millions de dollars pour le Salvador, un pays qui vous est certainement cher parce que proche des Etats-Unis, 100 millions de dollars, qu’est-ce que cela représente ?

Et finalement, dix-sept opérations de maintien de la paix actuellement, quel est le coût total ? 1,6 milliard de dollars. C’est-à-dire, Monsieur le Président, quand on rapporte à la contribution américaine,un dollar et demi par citoyen américain. Un dollar et demi par an par Américain pour mettre en mouvement dix-sept opérations de maintien de la paix qui ne coûtent pas cher. Vous avez évoqué le chiffre de 8,7 milliards de dollars pour les Etats-Unis pour soutenir des opérations de maintien de la paix, mais pour soutenir en fait les opérations d’autres organisations internationales que les Nations unies pour maintenir la paix dans le monde. Encore une fois, le chiffre des opérations de maintien de la paix, proprement Nations unies pour cette année, c’est 1,6 milliard de dollars. Je suis tout à fait d’accord avec votre chiffre de 8,7 milliards de dollars, mais qui comprend l’ensemble des activités des Etats-Unis au service, en général, du maintien de la paix.

Là, je crois, Monsieur le Président, que beaucoup de pays pourraient arriver avec leur propre copntribution dans la mesure où l’aide publique au développement est également un élément important pour la stabilité dans le monde. Le chiffre de la France est déjà, à lui-même, de 6,3 milliards de dollars. Vous le voyez, cet effort américain est suivi par beaucoup d’Etats. Nous essayons tous de faire quelque chose.

Mais pour revenir à certaines de vos observations, je crois, Monsieur le Président, qu’il faut être très conscient de ce que les arriérés coûtent cher aux Nations unies, parce que nous ne pouvons pas rembourser les pays qui ont contribué. Cela peut créer des problèmes. Actuellement il faut savoir que les Nations unies, du fait des arriérés, en général, je ne cite aucun pays, doivent 730 millions de dollars aux Etats membres. Et bien lorsque certains pays qui ont fait de gros efforts, certains pays pauvres d’Afrique, ne sont pas remboursés par l’Organisation des Nations unies parce qu’il y a un problème d’arriérés, de véritables problèmes se posent. Les militaires ne sont pas heureux, c’est normal, les gouvernements ne sont pas heureux et vous pouvez aboutir à des situations telles que celle que l’on a vécue récemment dans un pays africain, de mécontentement. Mécontentement normal de gouvernements qui ne sont pas remboursés par les Nations unies. Un an de retard, 730 millions de dollars de retard, parce qu’il y a une question d’arriérés.

On en arrive à la question du barême. Je comprends parfaitement que les Etats-Unis fassent valoir leurs arguments, mais je crois que nous sommes tous ici inspirés, Monsieur le Président, par des principes qui ont été les principes fondateurs de la démocratie américaine, c’est-à-dire le principe de la capacité contributive. C’est un principe simple. Les gens paient selon ce qu’ils ont. A ce titre et vous le savez, l’Union européenne, les quinze membres de l’Union européenne supportent globalement 36 pour cent du budget ordinaire des Nations unies, alors que leur part dans l’économie mondiale, c’est-à-dire leur capacité contributive, est de 31 pour cent. En ce qui concerne la France, nous payons 6, 5 pour cent du budget ordinaire des Nations unies, alors que notre part dans le PNB mondial est de 5, 3 pour cent. Ceci simplement pour montrer que nous payons, nous Européens, nous Français, plus que ce que nous pourrions payer. Je ne fais pas la comparaison avec les Etats-Unis, mais je rappelle simplement que nous nous inspirons d’un principe qui était un des principes fondateurs de la démocratie américaine.

Voilà quelques réflexions, Monsieur le Président. Je vous remercie d’avoir évoqué le vaste débat, extraordinairement stimulant, important, des valeurs. Il faut effectivement, avec beaucoup de franchise, avec beaucoup de netteté, dire ce que vous pensez de ce débat sur la souveraineté, les droits de l’homme, les valeurs. Vous avez exposé vos vues avec beaucoup de franchise et nous vous avons écouté avec beaucoup d’attention, comme nous avons été heureux de voir que votre accent chaleureux du sud était totalement compris et bien entendu par les interprètes. Monsieur le Président, nous vous avons entendu, mais l’idée de cette maison, c’est d’entendre également les autres. C’est d’entendre les autres. C’est de respecter autrui, de faire attention à ce qu’il dit, de constater que les valeurs évoluent dans le temps. Il y a ici, par exemple, de l’autre côté de la table, un pays qui siège aujourd’hui, la Namibie, dont la présence à cette table est due à l’effort des Nations unies, parce qu’il y a quelques années, individuellement, tous les Etats n’étaient pas toujours d’accord sur ce qui se passait vis-à-vis de ce que l’on appelait à l’époque le Sud-ouest africain. Et c’est bien grâce à l’action des Nations unies, grâce au fait que finalement un consensus s’est créé, un consensus qui a surmonté les idées nationales de plusieurs Etats du nord, à l’époque, c’est grâce à cela que la Namibie siège parmi nous aujourd’hui et que l’on honore le Président de l’Assemblée générale. Il faut respecter les valeurs d’autrui aussi avec l’espoir, l’idée, que petit à petit nous arrivions à une idée à peu près commune de ce que nous devons appliquer et c’est l’effort même de ces constructions juridiques que vous avez évoquées.

Monsieur le Président, il y a un peu plus de deux siècles, la France avait, de l’autre côté de la Manche, un grand pays ami dont nous respections les valeurs. Mais de l’autre côté de l’Atlantique il y avait d’autres amis qui faisaient entendre d’autres idées, d’autres valeurs, et finalement nous avons entendu, voici plus de deux siècles, ces amis américains qui faisaient valoir leurs vues. Leurs vues n’étaient pas celles que nous entendions à quelque distance de chez nous, de l’autre côté de la Manche. On a écouté autrui et finalement je crois que nous n’avons pas eu tort. Alors je pense que la grande leçon, c’est qu’il faut aussi prendre l’écoute des gens du sud, des gens de l’est, des gens de l’ouest, savoir que nous n’avons pas toujours au départ les mêmes normes, mais que s’il y a un endroit où l’on peut essayer de rapprocher un petit peu nos vues et de bâtir un ordre international qui donne légitimité à nos actions, c’est bien celui-ci, c’est bien ce bâtiment, le siège des Nations unies, que vous avez honoré de votre présence aujourd’hui, ce dont nous vous remercions. Merci.



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