Twitter Facebook Flickr Youtube RSS Share

23 février 2005 - Les enfants dans les conflits armés : Intervention de M. Pierre-André Wiltzer, Haut représentant pour la Sécurité et la prévention des conflits

Permettez-moi tout d’abord, Monsieur le Ministre, de vous remercier d’avoir pris l’initiative d’organiser ce débat sur les enfants dans les conflits armés. La France qui, depuis plusieurs années déjà, vous le savez, s’est fortement engagée sur ce dossier, à l’ONU et avec ses partenaires de l’Union européenne, vous soutient totalement dans votre initiative.

Partout dans le monde, les guerres continuent de causer la mort et la souffrance d’un trop grand nombre d’enfants. Depuis 1990, deux millions d’enfants sont morts, victimes des guerres ; six millions ont été blessés, 22 millions sont réfugiés ou déplacés - sans compter les multiples violences commises à leur encontre : enlèvements, mutilations, sévices sexuels, attaques contre les écoles.... Quelques 300 000 enfants soldats sont toujours recensés dans le monde. La souffrance d’un enfant pris dans la tourmente d’une guerre d’adultes est toujours révoltante. Mais que cet enfant soit exploité, mis au service de cette guerre, c’est un scandale que la communauté internationale ne doit pas tolérer.

Notre débat d’aujourd’hui doit être tourné vers l’action. Il doit nous éclairer sur les mesures urgentes et nécessaires à prendre pour mettre fin aux violences intolérables dont des centaines de milliers d’enfants sont victimes à travers le monde, du fait des guerres.

1.- Ainsi que le note très justement le dernier rapport du Secrétaire général, nous sommes aujourd’hui confrontés à une cruelle dichotomie : d’un côté, des normes claires et rigoureuses ont été adoptées au niveau international pour assurer la protection des enfants dans les conflits armés. De l’autre côté, les atrocités continuent sur le terrain et ceux qui les commettent jouissent d’une impunité quasi totale.

Ce déficit de mise en œuvre des normes qu’elle a édictées doit interpeller la communauté internationale. Plus particulièrement, elle nous interpelle, nous, les membres du Conseil de sécurité. Car le Conseil, depuis 1999, a adopté cinq résolutions, exigeant l’arrêt immédiat des recrutements et renforçant progressivement sa pression sur les groupes armés responsables de ces recrutements. Deux de ces résolutions illustrent bien cette progression :

- La résolution 1379 - adoptée le 20 novembre 2001, date anniversaire de l’adoption de la Convention sur les droits de l’enfant - demandait au Secrétaire général de soumettre au Conseil une " liste noire " des parties à un conflit armé recrutant ou utilisant des enfants soldats, au mépris des règles internationales et envisageait, pour la première fois, des sanctions ciblées.
- La résolution 1539, adoptée l’année dernière, exigeait des parties identifiées dans les listes noires de cesser leurs pratiques contraires au droit international et décidait de mettre en place un dispositif gradué et concret sur le terrain prévoyant, en l’absence de progrès et en dernier ressort, des sanctions à l’encontre des parties concernées.

Cette résolution, comme la résolution 1379, n’a pas été appliquée dans ses dispositions essentielles.

La France, qui est à l’origine de ces deux textes, qu’elle a présentés et négociés au Conseil, juge que cette situation n’est pas admissible.

2) Nous ne pouvons donc que souscrire à la recommandation du Secrétaire général, qui réitère, dans son dernier rapport, la demande qu’il avait faite l’année dernière au Conseil de sécurité : décider de mesures concrètes et ciblées face à l’absence de progrès sur le terrain.

Ces mesures sont nécessaires. Elles sont explicitement envisagées dans les trois dernières résolutions adoptées par le Conseil. Il s’agit désormais de passer de la " considération " à l’action.

Nous avons bien conscience que la décision de prendre des sanctions ciblées soulève bien des questions. L’une de ces questions est liée au fait que les groupes identifiés dans les " listes noires " relèvent de conflits excédant largement le champ des situations à l’ordre du jour du Conseil.

En outre, il nous faudra tenir compte du fait que certains de ces groupes sont d’ores et déjà soumis à un régime de sanctions.

Enfin, nous devrons garder présent à l’esprit le fait que les recrutements proprement dits s’inscrivent dans un " spectre " de violations très graves, en particulier celles liées à la violence sexuelle.

Toutes ces questions devront naturellement être étudiées et discutées en détail.

3) Dans le même temps, nous devons éviter de nous concentrer exclusivement sur la question des sanctions. Ces mesures, certes nécessaires, doivent s’inscrire dans un dispositif global de surveillance et de rapport mais aussi de suivi des enfants démobilisés. Permettez-moi d’insister un instant sur ce dispositif :

- le système de suivi et de rapport (" monitoring and reporting "), tout d’abord : un tel système vise à obtenir de façon systématique et rapide des informations objectives, précises et fiables sur les violations commises à l’encontre des enfants dans les situations de conflit armé. Ces informations sont absolument nécessaires si nous voulons passer à l’action. Le Secrétaire général, dans son dernier rapport, propose un plan d’action pour mettre en place ce système, impliquant un large éventail d’acteurs dont, naturellement, son représentant spécial Olara OTUNNU et l’UNICEF. Le Conseil doit approuver ce plan et demander à ce qu’il soit mis en oeuvre dans les plus brefs délais. Le rôle des organisations non gouvernementales au sein du système devra être clairement identifié.
- Deuxième élément essentiel : la réinsertion des enfants soldats. Privés de leur droit à l’éducation et de leurs chances de se développer de façon équilibrée, en un mot, floués de leur avenir, ces enfants sont avant tout des victimes, mais nous devons empêcher aussi que, privés de toute référence familiale ou sociale, ils ne deviennent un facteur potentiel de récurrence des crises. Aucun pays sortant d’une guerre ne peut sans danger laisser de côté une jeunesse sans perspectives et qui ne connaît que la culture de la violence. Les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion des combattants doivent prendre en compte les besoins spécifiques des enfants, en particulier des filles, souvent plus gravement atteintes encore que les garçons, et dont la réinsertion est encore plus difficile. L’expérience montre - c’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest et dans la région des Grands Lacs - que les recrutements sont souvent des ré-enrôlements : les enfants, une fois démobilisés et faute d’une prise en charge adéquate, sont de nouveau enrôlés dans les rangs de groupes armés. Les volets " réintégration " sont souvent les parents pauvres des programmes de DDR, faute de financements nécessaires, mais aussi faute d’une bonne coordination entre tous les acteurs concernés. A cet égard, il convient de façon urgente de mettre en place un chef de file qui assure la cohérence des actions engagées sur le terrain.

4) Dernier point enfin, qui nous préoccupe particulièrement : le lien avéré entre le trafic des petites armes et les recrutements d’enfants. Le débat qu’a tenu le Conseil la semaine dernière a mis en lumière ce lien. Il n’est pas tolérable que les parties identifiées dans les " listes noires " des recruteurs d’enfants continuent d’être approvisionnées en armes légères, facilement manipulables par des enfants. Il nous semble qu’un message ferme du Conseil devrait être envoyé en ce sens.

Au bout du compte, l’arrêt effectif des recrutements, la lutte contre les multiples violations sur le terrain impliquent la mobilisation de tous : Etats, organes et agences des Nations Unies, institutions financières internationales, organisations non-gouvernementales et organisations régionales, société civile. Chacun doit être mis devant ses responsabilités.

J’ai formé le vœu, au débat de mon intervention, que notre débat d’aujourd’hui soit tourné vers l’action.

Le projet de résolution présenté par la présidence béninoise s’attache à répondre, avec ambition et détermination, aux différents points que je viens de soulever. C’est pourquoi nous le soutenons pleinement. J’espère que notre débat d’aujourd’hui confortera le Bénin dans sa détermination et qu’un accord pourra intervenir rapidement sur le texte présenté.

Je vous remercie de votre attention./.



Bookmark and Share
Bookmark and Share
Rss
Organisation des Nations Unies Présidence de la République France Diplomatie La France à l'Office des Nations Unies à Genève Union Européenne Première réunion de l'ONU