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19 juin 2008 - Conseil de sécurité - " Les femmes, la paix et la sécurité " - Intervention de Mme Rama Yade, Secrétaire d’Etat chargée des Affaires étrangères et des droits de l’Homme, auprès du Ministre des Affaires étrangères

UN Photo/Mark Garten

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire général,

Madame la Secrétaire générale adjointe,

Mesdames et messieurs les Ministres,

Mesdames et messieurs les Ambassadeurs,

Longtemps, l’Histoire des hommes s’est confondue avec celle de leur violence, et dans ces noces de sang avec l’histoire, la guerre des hommes, trop souvent, a été aussi le récit des violences à l’encontre des femmes.


Nous célébrons cette année le soixantième anniversaire de la Déclaration des droits de l’Homme à l’inspiration de laquelle un homme et une femme, une Américaine et un Français, ont pris une part décisive : René Cassin et Eléanor Roosevelt.



Face à cette mystérieuse et barbare violence de l’homme, face à cette part d’inhumanité, la Déclaration affirme l’inviolable dignité de l’Homme. Des hommes et des femmes. C’est ce principe que nous réaffirmons aujourd’hui dans ce débat public sur les violences sexuelles dans les conflits armés que je vous remercie, Madame la secrétaire d’Etat, d’avoir pris l’initiative d’organiser.

Des doutes se sont parfois élevés : faut-il inscrire à l’agenda du Conseil de sécurité qui débat de la paix et de la guerre, une discussion sur le thème des violences sexuelles dans les conflits armés ?

Pour la France, ce débat est tranché : on ne rétablit pas la paix dans le silence des viols et des violences faites aux femmes.

Alors même que ces violences ont atteint dans un passé récent, et aujourd’hui encore une monstrueuse ampleur - en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en République Démocratique du Congo, au Liberia, en Sierra Leone, au Soudan - chaque fois, au sein de l’horreur des populations pourchassées ou massacrées, chemine le cortège insoutenable des femmes mutilées et soumises aux tortures sexuelles. Chaque fois s’égrène la litanie monstrueuse des témoignages qui révoltent la conscience.

Lorsque les violences sexuelles deviennent une arme de guerre, que le viol est perpétré selon un plan de terreur et d’asservissement planifié et systématique, notre Conseil est légitime à intervenir.

Ne pas le faire serait un crime contre la conscience. Il y a urgence à agir.

Les chiffres seuls ne rendent pas entièrement compte de l’effroi et de l’horreur que chaque femme violée et martyrisée vit au plus intime : ils disent pourtant, dans leur comptabilité macabre, l’étendue de ce drame.

Je reviens de la République démocratique du Congo. Je me suis rendue dans les Kivus. En 2007, en six mois, dans l’Est du Congo, près de 30 000 femmes ont été violées. J’ai rencontré plusieurs dizaines d’entre elles à Bukavu et à Goma. J’ai écouté leurs récits nus et tragiques où l’humanité de l’homme semble s’effacer. Ces témoignages sont insoutenables. L’esprit est accablé de douleur. Parmi ces nombreux témoignages, j’ai vu et entendu une jeune fille de quinze ans, d’un village proche de Bukavu. Elle était soignée à l’hôpital Panzi depuis plusieurs mois. Cette jeune fille, partie un jour pour acheter du pain, a vu un jour des assaillants armés fondre sur elle. Devant sa famille, elle a été violée par plusieurs d’entre eux, puis ils l’ont emmenée avec eux dans la forêt où, pendant plusieurs mois, elle a fait l’objet de viols collectifs, jusqu’à tomber enceinte et attraper le sida. Enlevée une seconde fois, elle est revenue avec un second enfant à la suite d’une nouvelle série de viols collectifs. Sa vie a été détruite. Sa vie de femme aussi. Sa vie tout court. Puisqu’elle est mise, en plus, au ban de sa famille et de sa communauté. Et cette jeune fille craint de revenir chez elle car elle sait que les groupes armés pourraient la reprendre et lui faire subir, à nouveau, la même chose.

Et devant leur désarroi, le désarroi de ces femmes, j’ai voulu leur dire ce que faisait la communauté internationale, ce que nous faisions : la présence de la MONUC, par exemple, le plus grand déploiement de l’ONU dans le monde. Mais ces femmes demandent quel est le résultat de cette présence, pour elles qui continuent à être enlevées et violées. J’ai parlé de la création de la Cour Pénale Internationale, dont l’action a, par exemple, abouti à l’arrestation de Jean-Pierre Bemba. Et les femmes violées s’en sont félicitées mais m’ont là encore demandé pourquoi les bandes armées continuaient à agir. Vous voyez, les 200.000 femmes violées de la République Démocratique du Congo attendent de nous désormais plus de résultats concrets et rapides. Elles me l’ont dit et m’ont expressément chargée de transmettre ce message. Ce cri de douleur.

Nous avons l’obligation d’agir. Que faire ?

Pour les femmes congolaises, par exemple, les solutions sont simples : il faut désarmer les groupes armés, et mettre fin aux trafics illégaux qui leur permettent de se procurer des armes. Deuxièmement, les éloigner des Kivus, pour éviter qu’ils ne recroisent le chemin de leurs victimes. Troisièmement, les punir, car l’impunité encourage les hommes à violer, sachant qu’ils ne seront jamais punis. Il faut aussi leur trouver de l’emploi, à ceux qui ne sont pas encore tombés dans le crime.

Voilà les propositions des femmes congolaises. Elles semblent simples, mais si cruciales. Entendons leurs suppliques.

Qu’avons nous fait jusqu’à présent ?

Comme il n’y a pas de paix sans justice, il faut saluer les progrès de la justice internationale, qui a érigé les violences sexuelles en crime contre l’humanité, et certaines d’entre elles en crime de génocide.

La France approuve également l’ouverture d’une enquête par le Procureur de la Cour pénale internationale sur les exactions commises en RCA, au nombre desquelles figurent des violences sexuelles massives. Par l’inculpation de Jean-Pierre Bemba sous le chef d’inculpation de viols, constitutifs, par leur ampleur, de crimes de guerre et contre l’humanité, la Cour pénale internationale adresse un signe fort aux criminels contre l’humanité : tout auteur de crimes, quel que soit son rang, aura à répondre de ses actes. Au niveau politique, un Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies sur la violence à l’encontre des femmes a été institué en 1994. Ce mécanisme a joué un rôle d’alerte et de sensibilisation significatif et c’est pourquoi je tiens à rendre hommage à l’action de son actuelle titulaire, Mme Erturk.

Par ailleurs, il convient de saluer le travail de sensibilisation mené par les Nations Unies ainsi que le travail remarquable des ONG sur le terrain.

Ces avancées sont cependant manifestement insuffisantes. Nous devons encore renforcer la mobilisation internationale. Plusieurs voies s’offrent à nous.

En premier lieu, comme je l’ai dit, la lutte contre l’impunité doit être accrue, plus que jamais. C’est par ce chemin que nous parviendrons à apporter paix et réparation aux victimes. Il est également indispensable que les violences sexuelles fassent l’objet d’un suivi spécifique dans les rapports des opérations de maintien de la paix et d’un rapport global du Secrétaire général, parce qu’une connaissance précise de ce fléau est un préalable indispensable pour pouvoir l’attaquer méthodiquement, notamment, en intégrant cette problématique dans les Opérations de Maintien de la Paix, sur le modèle de ce qui a été fait pour la Monuc en RDC. Bien entendu, nous devons veiller à ce que les forces de maintien de la paix soient elles-mêmes exemplaires.

Il faut renforcer enfin la mise en œuvre concrète de la résolution 1325 du CSNU. Il n’y aura pas de lutte efficace contre les violences sexuelles si les femmes ne sont pas représentées en nombre suffisant : dans les opérations de maintien de la paix, dans les forces de sécurité comme l’armée et la police, et parmi les magistrats des Etats directement affectés par ces crimes.

Quarante pour cent des femmes violées en République Démocratique du Congo sont des mineures. Sachant cela, La France pense que nous devons utiliser les possibilités que nous offre le groupe de travail du Conseil de sécurité des Nations unies sur les enfants dans les conflits armé pour étendre son mandat aux violences sexuelles à l’encontre des enfants, indépendamment de l’existence ou non d’enfants soldats dans un pays donné.

Par ailleurs, nous devons développer les programmes de prise en charge des victimes, leur offrant soins et perspectives de réhabilitation, mais aussi oeuvrer auprès des communautés locales afin d’éviter la stigmatisation des victimes.

Enfin, l’Union européenne continuera à faire de ce thème une priorité. C’est pourquoi la France entend faire adopter durant sa présidence de l’Union Européenne, qui débutera le 1er juillet, des lignes directrices sur la violence, notamment sexuelle, à l’encontre des femmes, et de telles lignes directrices permettront à nos ambassades de se mobiliser et de financer directement des opérations de réhabilitation.

Monsieur le Secrétaire général, Madame la Secrétaire d’Etat, Mesdames et messieurs les Ministres, Messieurs les Ambassadeurs,
J’espère donc qu’un texte fort, reprenant autant que faire se peut le plus grand nombre de ces suggestions, pourra être adopté à l’issue de nos débats.

Les violences sexuelles, et particulièrement le viol, est inacceptable, aujourd’hui et demain, et quel qu’en soit l’auteur ou le continent où il prend place. Telle est ma conviction profonde et je ne doute pas que vous la partagiez.

Je vous remercie./.



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