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22 mai 2014 - Conseil de Sécurité - Syrie/Vote sur la résolution pour la saisine de la CPI - Intervention de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies



Monsieur le Président,

J’ai demandé à prendre la parole avant que ne commence le vote du projet de résolution qu’a eu l’honneur de présenter la France pour expliquer le sens de notre démarche.

En effet, la proposition de la France n’est pas un nouvel épisode des divisons qui affectent notre Conseil dans la crise syrienne mais, au contraire, elle vise à retrouver l’unité de celui-ci autour des valeurs communes de ses membres.

Monsieur le Président,

Tous, autour de cette table, nous sommes horrifiés par la tragédie que traverse le peuple syrien. Plus de 160.000 morts, plus de neuf millions de déplacés et de réfugiés, un pays détruit, la faim, les épidémies, ce serait déjà un bilan accablant mais s’y ajoute la certitude d’atrocités commises par les deux parties aux dépens des populations civiles. La présentation à ce Conseil et à la presse du rapport Caesar, à l’initiative de la France, en a souligné, il y a quelques semaines, la barbarie. Des milliers de photos, authentifiées par des experts indépendants, ont montré les cadavres torturés et morts de faim dans les prisons du régime.

On tue, on torture, on viole aujourd’hui en Syrie, non pas seulement comme la conséquence atroce d’une guerre civile mais dans le cadre d’une politique délibérée pour terroriser et pour punir. Des chefs donnent toute licence à leurs troupes d’oublier le droit ou plus simplement l’humanité ; le gouvernement bombarde des quartiers civils avec des barils d’explosifs, avec des missiles et avec des armes chimiques ; des groupes terroristes commettent des attentats aveugles ; on fait disparaitre des dizaines de milliers de personnes, on torture sur une grande échelle, on affame. Nous assistons, dans un pays de vieille civilisation, à un déchaînement de brutalité et de cruauté dont les victimes ne sont pas des statistiques derrière lesquelles nous nous abritons trop souvent mais des hommes, des femmes, des enfants, avec des noms, des visages, des êtres aimés. Monsieur le Président, en face de toutes ces vies piétinées, en face de cette négation des valeurs que représente cette organisation, rien n’est pire que le silence ; car le silence, c’est l’acquiescement, la compromission, la complicité.

Je n’ignore pas les divisions de ce Conseil ; je connais les analyses divergentes des uns et des autres. Je les respecte même si je ne les partage pas. Mais, certains faits sont clairs pour nous : comme nous l’a dit M. Brahimi, devant ce Conseil, il y a quelques jours, n’existe aujourd’hui, en Syrie, aucune perspective de négociation. Le lieu et le moment ne sont pas d’en imputer la responsabilité à une partie mais de le constater. Arguer que l’intervention de la justice internationale porterait atteinte à un processus de paix n’a donc pas de sens parce qu’il n’y a pas de processus de paix, parce qu’il n’y a, à court et moyen terme, aucune perspective de processus de paix. On ne négocie pas parce qu’on veut vaincre et parce qu’on croit qu’on peut vaincre ; on ne négociera pas parce qu’on pense qu’il s’agit de tuer ou d’être tué ; on ne négociera pas avec ceux dont on a tué et torturé les frères et les femmes ; on a trop peur de leur vengeance ; il faut les tuer à leur tour.

Dans ce contexte, la proposition de la France part de la conviction que cette impasse ne doit pas nous conduire à fermer les yeux sur les atrocités commises tous les jours en Syrie. Elle veut transcender nos désaccords pour s’adresser à la part d’humanité que nous avons tous en commun. Le projet de résolution a été rédigé pour être acceptable par tous. Il met en œuvre un principe déjà agréé à propos de la Syrie dans les résolutions 2118 et 2139, celui du refus de l’impunité. Il couvre l’intégralité du territoire syrien. En ce qui concerne les responsabilités des parties, il reprend du langage maintes fois agréé et il se contente d’appeler à la reconnaissance de la compétence de la Cour pénale internationale dans la guerre civile syrienne, selon des termes proches des résolutions 1593, pour le Darfour, et 1970, pour la Libye, contre lesquelles aucun Etat-membre n’avait voté. Ce Conseil, uni, dira ainsi qu’il n’oubliera pas les crimes qui sont massivement commis aujourd’hui en Syrie ; qu’il n’oubliera pas que des chefs les ont tolérés voire encouragés ou même ordonnés. Il dira ainsi, qu’en 2014, on ne peut plus se comporter comme en 1942 ou comme en 1994 ; qu’il ne permettra pas le retour à l’Etat de barbarie.

Peut-être arrêterons-nous ainsi un bourreau au bord du crime, mais, en tous cas, nous rendrons à ce Conseil son honneur en lui permettant de dire le droit, de rétablir la morale au-dessus de ses divisions. Parce que, j’en suis convaincu, au-delà de celles-ci, nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes indignations et la même détermination. C’est le moment de le dire ; c’est le moment de le prouver.

Le projet que j’ai l’honneur de présenter au suffrage de mes collègues est donc un appel à la conscience humaine. Ce n’est pas un geste politique ; c’est un geste simplement moral.

Et, si ce Conseil ne l’adoptait pas, ce serait une insulte aux millions de Syriens qui souffrent, ce serait la preuve que certains n’ont tiré aucune leçon de l’histoire, ce serait le rappel que certains ont choisi, quoi qu’ils prétendent, le soutien inconditionnel au régime de Damas, quels que soient les crimes qu’il commet au point de choisir d’en exonérer par la même occasion Al Qaïda. Couvrir de la même impunité tous les criminels, ce n’est pas un paradoxe ; il y a une fraternité dans le crime.

Un véto aujourd’hui le rappellerait ; un véto couvrirait tous les crimes. Un véto, ce serait opposer un véto à la justice. Ce serait aussi fournir une nouvelle justification à la proposition française de limiter l’usage du droit de véto dans le cas d’atrocités de masse.

Je vous remercie.

***

Réponse à l’intervention de l’Ambassadeur de Russie :

Merci Monsieur le Président,

J’espérais que le ton de mon discours prouverait, à chacun autour de cette table et dans cette salle, notre volonté d’éviter que ce Conseil étale de nouveau ses divisions. Je voulais que le discours montre ma volonté de respecter la dignité de ce débat puisque c’est un débat qui porte sur les souffrances infinies du peuple syrien et sur la volonté que ceux qui ont commis des crimes, un jour, paient pour ces crimes. Nous n’avons pas vu d’autre voie que l’appel à la Cour pénale internationale. C’était donc une déclaration très simple. Je regrette que le représentant de la Fédération de Russie y ait répondu par l’invective, par les attaques personnelles et directes.

Je relèverai dans les propos de mon collègue russe quatre points.Tout d’abord, l’absurdité. Deuxièmement, la confusion. Troisièmement, l’erreur. Et enfin, il faut bien le dire, le culot. L’absurdité, c’est dire que nous présentons cette résolution pour préparer une intervention militaire. Je crois qu’il n’y a même pas là matière à argumenter. Comme disait Talleyrand, "l’excessif est insignifiant".

La confusion : nous l’avons entendu, nous avons vu notre collègue russe planer depuis Tripoli jusqu’à Bagdad comme si les crimes et les erreurs qui ont pu être commis à Tripoli et Bagdad excusaient aujourd’hui les crimes qui sont commis à Damas.

L’erreur : lorsque mon collègue russe affirme que c’est la coalition nationale syrienne qui est responsable de l’impasse actuelle dans les négociations à Genève. Alors que M. Brahimi lui-même l’a dit devant ce Conseil : c’est le régime qui refusait la double approche qu’il avait proposée, c’est-à-dire la négociation en parallèle du sujet du terrorisme et du sujet du gouvernement de transition. Le représentant de la Fédération de Russie a appelé à plusieurs reprises M. Brahimi à convoquer de nouveau des négociations à Genève et c’est M. Brahimi qui a répondu que c’était impossible parce que, simplement, le régime ne voulait pas négocier la transition. Le régime disait qu’il voulait d’abord qu’il y ait un accord général sur le terrorisme avant même de négocier sur la transition. J’appelle la description que fait mon collègue russe des raisons de l’échec des négociations de Genève une "erreur" parce que je suis poli.

Enfin le culot : à New York, on appelle ça la "chutzpah". Accuser les occidentaux de livrer des armes à l’opposition alors que la Russie n’a cessé et ne cesse de vendre des armes au régime syrien ! Je dois avouer que je suis absolument stupéfait que la Fédération de Russie ose soulever cette question des armes. Si vous voulez, Monsieur l’Ambassadeur de Russie, nous pouvons imposer un embargo sur les armes en Syrie. Je suis prêt à le voter. Le voterez-vous cet embargo sur les armes ? Non, vous ne le voterez évidemment pas.

Enfin, dire que le rapport César n’est pas vérifiable, je suis désolé mais ce n’est pas vrai. Le rapport César a été soumis à des experts indépendants dans plusieurs pays. Tous ces experts indépendants ont dit que les photos ne pouvaient pas techniquement être truquées.

Je suis désolé de devoir répondre sur ce ton aux attaques qui ont été portées directement contre le ministre français des Affaires étrangères et contre la France. Je voulais que ce débat porte uniquement sur un fait : sur les crimes et les atrocités qui sont commis par les deux parties en Syrie. Notre volonté est très simple, nous voulons passer un message : en 2014, on ne peut pas faire ce que l’on a fait en 1942, aux dépens de la Russie notamment. On ne peut pas faire ce que l’on a fait en 1994. Il y a des juges et un jour les criminels paieront. Mais certains ont préféré protéger ces criminels.

Je vous remercie.


En savoir plus sur la Syrie


La liste des co-parrainages à la résolution ici



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