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29 janvier 2014 - Conseil de sécurité - La guerre, ses enseignements et la quête de la paix permanente- Intervention de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

En ce début de 2014, l’histoire se rappelle à nous en nous ramenant à ce bel été de 1914 où, en quelques jours, le monde a basculé dans l’horreur d’une guerre interminable. 1,4 millions de Français – sur 39 millions d’habitants – devaient y laisser leur vie sans compter les 800.000 mutilés et les 3 millions de blessés, sans oublier la dévastation de 40.000 km2 du territoire national. Le 11 novembre 1918, notent les observateurs, la joie est plus contenue à Paris qu’à Londres, malgré le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. En effet, à la fierté de la victoire et au soulagement de la fin des combats se mêle la tristesse d’un carnage auquel pas une famille française n’a échappé. Dans l’après-guerre, la France devient le pays des voiles de veuve, des orphelins de guerre et des mutilés. Les monuments aux morts dans le moindre de nos villages en témoignent encore. Nulle surprise donc que la France n’ait ensuite hésité à risquer une nouvelle tuerie : avant de se rendre à Munich, en 1938, le Président du Conseil français ira se recueillir dans le cimetière de Verdun où il a combattu ; ce cimetière bouleversant dans un paysage toujours lunaire et sinistre, près d’un siècle plus tard. ‘’Jamais plus ça’’ lui disaient les alignements interminables de tombes.

En mai – juin 1940, alors que le Royaume-Uni et la France se sont dressés contre le nazisme, de nouveau ce fut l’invasion : 90 000 soldats français tués en six semaines, le malheur, l’occupation, un demi-million de morts.

Et pourtant, c’est mon pays, ce pays épuisé d’épreuves, envahi trois fois en 70 ans, qui décida non de préparer une nouvelle manche d’une interminable confrontation mais d’opposer la réconciliation à la revanche. C’est Charles de Gaulle, blessé et prisonnier de guerre de la Première Guerre Mondiale et sauveur de la patrie dans la Seconde, qui assista à la messe avec le chancelier Adenauer à Reims, où étaient sacrés nos rois, dans la cathédrale dont la destruction en 1914 symbolise la barbarie de la guerre. C’est à Verdun, la bataille la plus sanglante de l’histoire, où sont morts plus de 700 mille Français et Allemands, que le président Mitterrand et le chancelier Kohl se sont tenus la main devant le monument aux morts.

L’Allemagne et la France ont réussi ce que personne n’aurait pu espérer ni même penser en 1918 ou en 1945. Elles se sont réconciliées. Les deux peuples ne se considèrent plus comme des ennemis héréditaires, ne se craignent plus, ne se haïssent plus. Ce fut un long chemin de part et d’autre ; les souvenirs étaient enracinés et amers ; les préjugés intenses. Il fallut le génie de quelques-uns, la volonté et le courage de beaucoup mais aussi de l’imagination et du temps ; de l’imagination pour créer des institutions communes où les jeunesses des deux pays ont appris à se connaître et leurs parents à coopérer et du temps pour que viennent de nouvelles générations qui n’aient pas été meurtries dans leur chair. Aujourd’hui, Allemands et Français ont rédigé des manuels d’histoire communs où ils disent ensemble la même histoire, une histoire qui pourtant les a opposés si souvent.

L’Histoire n’est donc pas une fatalité. Allemands et Français ont su le prouver.

Mais il y a l’Histoire, tragédie qui emporte les peuples, et il y a plus modestement l’histoire que l’homme écrit depuis Hérodote et Thucydide ; une histoire reflet des passions, des préjugés et de l’ignorance de ses auteurs comme de ses lecteurs ; une histoire devenue, avec l’instruction obligatoire, au XIXème siècle, un instrument pour créer des identités nationales qui ne se concevaient que par opposition à celle du voisin.

C’est sur cette histoire que nous appelle à réfléchir la présidence jordanienne du Conseil de sécurité.

Que cette histoire soit omniprésente dans nos travaux, aucun diplomate ne le niera. A chaque conflit, nous faisons appel à l’histoire pour le comprendre comme si seul le passé pouvait expliquer la fureur des hommes, comme si chacun d’entre nous héritait de haines et de peurs, nouvelles incarnations du péché originel qui feraient de nous, dès la naissance, de futurs Caïn ou Abel. Alors, si c’était le cas, oui, cette histoire, il faudrait l’exorciser. Comme les instituteurs français et allemands, il faudrait réécrire les livres pour en bannir la haine et la peur ; comme les jeunes Français et Allemands, il faudrait aller passer ses vacances chez l’autre.

Mais qu’en est-il de cette fatalité que l’histoire ferait peser éternellement sur nous ?

Regardez la France : au XIX ème siècle, la Russie, symbole du despotisme oriental et oppresseur de la Pologne, devient, en un tour de main, en 1891, l’amie et l’alliée la plus fidèle. De même, en 1890, l’ennemi héréditaire de la France, ce n’est pas l’Allemagne, mais la Grande-Bretagne, le pays auquel nous sommes, à plusieurs reprises, dans ces années-là, à deux doigts de faire la guerre. Si nous nous allions avec la Russie, c’est autant et peut-être plus contre la Grande-Bretagne que contre l’Allemagne. Là aussi, en 1904, la conclusion de l’Entente Cordiale enterre, en quelques mois, cette rivalité qu’un observateur aurait pu considérer comme irréconciliable.

Les exemples du même type sont innombrables et pas seulement en France. Les prétendus conflits historiques n’ont rien d’éternel. Après tout, l’Iran a été longtemps l’allié d’Israël.

En d’autre termes, ce n’est pas l’histoire qui fait ou entretient les conflits ; ce sont les conflits qui façonnent, à leur image, l’histoire. Deux pays qui s’affrontent ou qui se rapprochent le font parce qu’ils y ont intérêt et non à cause de je ne sais quelle fatalité venue du fond des âges. Ils ont besoin de trouver dans le passé la justification de leur hostilité ou de leur amitié. Ils la trouvent sans trop de difficulté parce que l’histoire est bonne fille.

Elle est bonne fille parce que ses origines sont douteuses ; certes, elle se veut science et l’est de plus en plus mais ce sont des hommes qui l’écrivent, des hommes qui ont une nationalité, une religion et des passions ; et, pour l’écrire, ils sont obligés de se fonder sur des documents trop rares ou trop abondants, de formuler des hypothèses et de faire des choix. L’histoire est humaine et donc faillible. Dieu merci, nous ne sommes plus au temps où les hellénistes français choisissaient Athènes et les Allemands la Macédoine par référence à l’image qu’ils avaient de leur pays ; Dieu merci, l’historien se dégage aujourd’hui de ses préjugés.

Mais, le citoyen est moins subtil, le journaliste moins scrupuleux et l’homme politique moins savant que l’historien : il leur est trop facile de trouver, dans la folie des hommes qui les ont précédés, la justification de la folie du moment. Il le leur sera toujours facile. Leur voisin sera, tour à tour, le meilleur des alliés ou le pire des ennemis tant le passé peut tout justifier. ‘’On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants’’ aurait dit le Prince de Bismarck, qui s’y entendait en la matière. L’homme ne cesse de violer l’histoire mais il n’en tire que des monstres à son image. L’origine des conflits ne se trouve pas dans l’histoire mais dans l’homme ; l’histoire n’est qu’un instrument. L’oublier, c’est confondre l’arme et l’assassin.

Que devons-nous faire de cette histoire ? Devons-nous imiter les Français et les Allemands et pourchasser, sans trêve, les préjugés ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? Certes, la question peut paraître paradoxale mais il est un fait que l’expérience franco-allemande présente trop de spécificités pour servir d’exemple : d’une part, un des deux partenaires a accepté sa responsabilité première dans un examen de conscience courageux, qui a dépassé, de loin, le seul cadre de ses relations avec ses voisins et, d’autre part, une menace extérieure commune exigeait de mettre de côté des querelles suicidaires.

Supprimez ces conditions à tout point exceptionnelles et vous verrez qu’à vouloir neutraliser l’histoire, vous buterez sur le refus instinctif du citoyen de considérer que les vicissitudes du monde ne sont que le reflet d’une fatalité sans visage. L’homme a besoin de donner un nom à son malheur, l’homme a besoin d’être du côté de la justice et de la raison, l’homme a besoin de trouver un sens à son sacrifice et à celui des siens. L’histoire lui est donc nécessaire et même indispensable par ses certitudes, par ses explications et surtout par ses condamnations. Vous ne parviendrez pas à priver l’homme de ce besoin ou alors, ce qui est pire, en essayant de le faire, vous ranimerez des disputes presque oubliées et vous rendrez à des querelles qui s’effacent une actualité qu’elles n’avaient plus parce que vous vous heurterez au refus des hommes de se renier. En effet, une histoire sans coupable les oblige à admettre soit une part de responsabilité dans la tragédie soit leur impuissance à l’empêcher. Dans les deux cas, elle les dépossède, à leurs propres yeux, de leur dignité.

Non, il n’y a qu’un remède, ce n’est pas la raison, c’est le temps. ‘’Avec le temps, tout s’en va’’ dit le poète. Certes, ce temps est lent mais même dans l’Europe à la longue mémoire et aux nombreuses folies, nous avons oublié Jeanne d’Arc et Waterloo, nous sommes en train d’oublier le Kaiser ; nous oublierons nos autres malheurs.

Permettez-moi donc, Monsieur le Président de conclure sur un paradoxe. C’est la France, un pays qui, au cours du siècle qui s’achève, a connu une histoire infiniment tragique qui a failli l’engloutir mais qui a réussi à surmonter la haine et la peur, qui en étaient le fruit, qui conseille de laisser l’histoire où elle devrait rester, dans les débats entre historiens pourvu qu’ils puissent dire ce qu’ils veulent et accéder librement aux archives dont ils ont besoin.

Les Etats n’ont pas à se mêler d’histoire. Ce n’est pas leur mission ; ils n’en ont pas la compétence. Mais, cependant, il n’est pas interdit de leur demander un minimum de respect des sentiments de l’autre et une retenue, dans l’expression, qui tienne compte des passions toujours prêtes à se rallumer ; en un mot, ils ont besoin de la prudence nécessaire pour éviter que l’histoire ne se venge de ce que l’homme lui a fait subir. A entendre aujourd’hui certaines déclarations et à examiner certaines démarches, cet appel ne semble pas inutile. La réconciliation franco-allemande est certes un évènement unique mais elle pourrait servir d’inspiration pour la solution d’autres différends.

Monsieur le Président,

Je ne peux conclure sans revenir sur le centenaire du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, catastrophe dont sont sortis les malheurs infinis du XXème siècle. Nul ne la voulait et pourtant ils n’ont pas su l’éviter. Que cette impuissance nous rappelle que nous vivons toujours au bord du gouffre ; il n’y a plus d’archiduc mais il y a toujours la folie des hommes. C’est d’elle dont nous devons nous méfier, c’est elle que nous devons exorciser en sachant qu’elle rôde toujours, chez nous comme chez l’autre.

La paix n’est jamais acquise. Le cimetière de Verdun nous le rappelle.

Je vous remercie.



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