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26 juin 2013 - Mali - Conférence de presse de M. Laurent Fabius et de M. Jean-Yves Le Drian

Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères

Nous avons voulu, avec Jean-Yves Le Drian, tenir ce point de presse en commun d’une part parce que nous arrivons à une nouvelle phase de la situation au Mali, et il nous a semblé que c’était une bonne occasion de dresser un rapide bilan de ce que la France a fait et de ce qui se propose, et puis c’est aussi une bonne occasion de marquer que s’il y a eu, ce qu’on peut considérer comme un grand succès dans l’intervention française au Mali, c’est dû bien sûr à la décision princeps du président de la République mais aussi au fait que nos deux maisons ont travaillé (passage inaudible).

Nous sommes six mois plus tard : la sécurité est désormais assurée et le drapeau malien flotte partout. Les éléments financiers ont été recueillis pour faire redémarrer économiquement le pays et des élections auront lieu d’ici quelques jours. C’est ce qui s’appelle un succès. Cela ne veut pas dire du tout que tout soit réglé et que dans l’ensemble du Sahel tout soit réglé, mais quand on compare la situation il y a six mois et la situation aujourd’hui, on pense que la France peut être fière de ce qu’elle a accompli. Lorsqu’il y a des échecs, il faut les reconnaître et lorsqu’il y a des succès il faut aussi les reconnaître. Et c’est manifeste en particulier dans la décision qui a été prise hier aux Nations unies de passer, à partir du 1er juillet, du fonctionnement de la MISMA à la MINUSMA et donc faire que désormais ce soit les Nations unies qui aient la haute main sur le processus.

Alors sur la situation militaire je laisserai Jean-Yves Le Drian développer les choses, l’intégrité territoriale a été rétablie. Il y a encore bien sûr du travail à faire mais je dois souligner, une fois de plus, à quel point nos militaires, appuyés bien sûr par d’autres, ont réalisé un travail magnifique et la Nation leur en est extrêmement reconnaissante. La MINUSMA va remplacer la MISMA à partir du 1er juillet, placée sous l’autorité du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies. C’est un monsieur qui s’appelle M. Koenders qui a très bien travaillé dans d’autres situations voisines. Il y aura à la fois des experts militaires, des policiers et des experts civils. De son côté, l’Union européenne a lancé une mission de formation de l’armée malienne en février dernier qui a déjà permis de former plus de 600 soldats maliens. Il y a également un examen en cours au niveau de l’Union européenne pour le soutien que nous pourrions apporter aux forces de sécurité intérieure dans le cadre de la PSDC. Mais le ministre de la défense reviendra sur ces aspects militaires qui lui appartiennent.

Sur le plan démocratique et politique, les avancées sont incontestablement majeures. La préparation des élections présidentielles est en bonne voie. Nous avons mobilisé nos partenaires pour réunir le budget et l’appui technique nécessaires. L’Union européenne a engagé 17 millions d’euros, envoyé une mission d’observation électorale. Je vous confirme que la production des huit millions de cartes électorales s’est achevée vendredi dernier, c’est l’entreprise MORPHO, une entreprise française, qui s’en est chargée, et la distribution de ces huit millions de cartes électorales est en cours. La liste des candidats devrait être connue à la fin de la semaine. La campagne proprement dite débutera le 7 juillet et le premier tour, vous le savez, aura lieu le 28 juillet. Le processus de réconciliation progresse également. Il y a une commission qui s’appelle « Dialogue et réconciliation » qui a été mise sur pied et surtout, grâce notamment à la médiation du Burkina-Faso, un accord en 25 articles a été signé le 18 juin à Ouagadougou entre le gouvernement et les groupements armés. Dans le débat qui a eu lieu hier aux Nations unies, il a été souligné par tous les intervenants à quel point cet accord en 25 points apparaissait comme satisfaisant ; la communauté internationale portant d’ailleurs sa garantie, que ce soit la CEDEAO, l’Union africaine, les Nations unies ou l’Union européenne. L’objectif c’est de rétablir la confiance et de permettre sur tous les points du territoire la tenue des élections dans de bonnes conditions. Et bien sûr il faut saluer tous ceux qui ont permis cet excellent résultat.

Que prévoit ce texte en 25 articles ? Le retour de l’armée malienne et des services publics à Kidal - et cette semaine les premiers éléments de l’armée malienne sont déjà de retour -, la tenue d’un dialogue, que l’on appelle inclusif, 60 jours après la nomination du nouveau gouvernement pour signer un accord de paix global et définitif et cela porte sur le désarmement des groupes armés, le développement, le retour des réfugiés et l’organisation administrative du Mali. Bien évidemment, nous sommes mobilisés pour suivre tout cela, pour éviter les actes de représailles et nous considérons qu’il ne peut pas y avoir, dans le contexte actuel ce type d’opération et d’action. Voilà, en ce qui concerne la démocratie, j’y reviendrai s’il y a des questions.

Le développement économique est le troisième côté du triangle, nous avons dit dès le début : sécurité, démocratie, développement. Si un côté du triangle manque, les autres ne peuvent pas être réalisés. Sur le plan du développement, la France a été parmi les premiers bailleurs à reprendre son aide au Mali en février dernier. Elle a proposé à l’Union européenne l’organisation de la conférence « Ensemble pour le renouveau du Mali » le 15 mai. Je salue M. Duquesne qui a très éloquemment et efficacement participé à la préparation de cette conférence. La réunion a été un succès puisqu’un peu plus de trois milliards d’euros de financement sur deux ans ont été promis. Pour la France cela représente 280 millions et l’Union européenne, 580 millions. Cela a permis aussi de dégager des pistes de réformes importantes notamment en matière de bonne gouvernance et d’appui à la décentralisation.

Nous nous sommes préoccupés aussi du suivi de la conférence pour nous assurer de la bonne utilisation de l’aide, et le Mali a élaboré à cette fin un plan pour la relance durable qui donne un cadre utile, avec des mécanismes de suivi et de transparence locaux et internationaux. Donc nous avons énormément progressé en matière de sécurité, nous avons énormément progressé en matière de démocratie et de réconciliation politique, nous avons énormément progressé en matière de développement. Est-ce à dire que tout est achevé ? Non, mais le Mali est incontestablement sur la bonne voie même s’il reste à être très lucide et à nous préoccuper de la situation dans le reste de la zone sahélienne, qui évidemment doit faire l’objet d’un suivi très attentif de notre part et de la part de autorités internationales.

Je voudrais conclure avant de céder la parole à Jean-Yves Le Drian en disant que la France a pris sa part du fardeau. Elle a contribué à gagner la guerre et elle sera là pour gagner la paix qui est évidemment notre objectif à tous. Je pense que la France s’est honorée en menant cette action au service du Mali et de l’ensemble de l’Afrique et des principes qui guident notre action en matière internationale.

Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense

Quelques points plutôt sur l’opération militaire que je voudrais rajouter à l’intervention du ministre des affaires étrangères, d’abord pour souligner la qualité, l’excellence et la permanence de nos relations pendant cette période et de la relation étroite qui s’est déroulée entre les deux ministères ; ce qui est aussi un élément important du succès de l’ensemble du dispositif, de la manœuvre qui a été une manœuvre militaire mais qui a été aussi une manœuvre politique, qui a été aussi une manœuvre diplomatique et qui demain va devenir une manœuvre de développement - si je peux utiliser le terme « manœuvre » auquel je suis plus habitué que d’autres pour définir ce qui se passe.

Concernant les forces armées, le président de la République nous avait confié trois missions. D’abord, enrayer la progression des groupes terroristes vers Bamako ; ensuite, restaurer la souveraineté et l’intégrité du mali ; enfin, permettre l’application des décisions de la communauté internationale pour que le Mali redevienne maître chez lui. Ces objectifs ont été atteints l’un après l’autre par nos forces en soutien de l’armée malienne et nous avons été progressivement relayés par les forces de la MISMA.

Je voudrais pour ma part retenir trois enseignements de l’opération SERVAL.

Premier enseignement, la France a démontré sa capacité à entrer rapidement et en premier sur un théâtre d’opération et cette capacité-là s’est avérée déterminante pour mener une course de vitesse contre les groupes terroristes et pour entraîner dans le même mouvement le déploiement des forces africaines. Je me souviens qu’au mois de janvier certains prévoyaient un déploiement africain laborieux et peu visible. On me disait « avant septembre 2013 » et il n’aura fallu, du fait de la rapidité de notre intervention et de son efficacité, que quelques jours à nos amis africains et à tous les voisins du Mali pour renforcer, constituer la MISMA. Les premiers éléments africains sont arrivés à Bamako le 13 janvier alors que notre première intervention est intervenue le 11. Ensuite, ils ont été suivis des Tchadiens dès le 16, des Togolais dès le 17. Cela montre que notre rôle d’initiateur et de facilitateur a été tout à fait important dans la mise en œuvre et la génération des forces a fricaines sur le théâtre malien. C’est d’ailleurs dans le même esprit que je constate - Laurent Fabius vient d’en parler - que la MINUSMA qu’on prévoyait tardive va se mettre en place dès le 1er juillet en assurant la responsabilité des forces qui jusqu’à présent étaient mobilisées au sein de la MISMA et qui vont s’élargir pour devenir la MINUSMA. On pourrait d’ailleurs dire ici que la France sera heureuse d’accueillir les contingents représentants les forces de la MISMA et de la MINUSMA le 14 juillet sur les Champs-Élysées.

Second enseignement que je tire, c’est qu’on a pu constater - je pense que Laurent Fabius partage mon sentiment - la prise de conscience collective des Africains et des Européens s’agissant de la stabilité du Sahel. La sécurité de l’Europe se joue au Sahel et la sécurité du Sahel est en partage. Le Livre blanc qui a été promulgué il y a peu de jours le rappelle, la faiblesse des infrastructures et des moyens de sécurité de certains États constituent une menace. Il existe désormais au Sahel une communauté d’intérêts de sécurité qu’il nous appartiendra de cultiver et de renforcer.

Et puis le troisième enseignement, plus strictement militaire, que je retire de la manière dont la France a agi dans l’opération du Mali, c’est le fait que nous disposons de forces aguerries, efficaces, bien entrainées et bien équipées. Il y a eu pendant cette période - cela se poursuit - la combinaison de l’engagement de nos hommes et de femmes dans des conditions extrêmes ; j’avais coutume de dire que nous avons un ennemi, les groupes terroristes, et deux adversaires, la distance et le climat. Les conditions dans lesquelles nos forces sont intervenues ont été extrêmement rudes, elles le sont toujours avec des températures considérables. Il y a la combinaison de cette capacité humaine, ce courage, six d’entre eux l’ont payé de leur vie, et de la très haute technologie, les deux en même temps puisque nous avons utilisé des Rafale, des Tigre, des VBCI, les technologies les plus pointues. Cela montre vraiment que l’armée de la France est aujourd’hui une armée moderne.

Je voudrais donner quelques chiffres rapidement pour les aspects strictement militaires. Il y a eu plus de 300 tonnes de munitions qui ont été saisies chez l’ennemi dans des caches, des découvertes variées ; cela se poursuit en ce moment encore. Par ailleurs, nos alliés européens et américains ont assuré en cinq mois plus de 1 000 vols intra et extra-théâtres. 30 % du fret stratégique a été transporté par nos alliés contributeurs. Ont été présents sur le théâtre d’opérations les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, le Danemark, la Suède, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas et l’Allemagne. Environ 50 % du ravitaillement en vol a été assuré par les États-Unis. Il y a donc eu une solidarité de nos alliés qui a été d’abord immédiate et qui a été sur la durée ; je tenais ici à les en remercier. Aujourd’hui, il nous reste sur le théâtre malien la présence de 3.200 militaires, essentiellement organisée autour de Gao avec néanmoins une compagnie à Tessalit, une compag nie à Kidal et l’état-major à Bamako. Nous allons diminuer progressivement ce nombre pour garder à la fin de l’année un millier de militaires français. Pendant le même temps, comme l’a dit le ministre des affaires étrangères, les Casques bleus vont se déployer à partir du 1er juillet et assureront, sous l’autorité du général rwandais Kazura, la responsabilité de la stabilité et de la sécurité de l’ensemble du territoire malien.

Je voulais aussi pour terminer rendre hommage à la qualité et au professionnalisme de nos forces qui ont été exemplaires. Ils poursuivront leur mission. Ils la poursuivront aussi au sein de la mission européenne UETM Mali qui assure la formation de la future armée malienne, sa reconstitution. Le premier bataillon a été formé, le deuxième est en cours de formation. Nous poursuivrons ainsi cette action avec le soutien, les participations de 20 États européens qui constituent les éléments d’instruction et aussi les éléments de sécurité de la mission de l’Union européenne pour la formation de l’armée malienne. Voilà quelques éléments que je voulais donner en complément de ce qu’a dit Laurent Fabius et je suis évidemment prêt aussi à répondre à des questions.

Q - En fait c’est une question politico-diplomatique et militaire à la fois. S’agissant de la force française qui va rester sur place, comment va-t-elle agir ? Est-ce qu’elle va agir indépendamment de la force internationale qui sera sur place ? Comment se fera cette coordination ? Est-ce qu’il y a des négociations avec les Nations unies, le Conseil de sécurité, pour définir des règles d’engagement de la force française ?

R - Laurent Fabius - On va répondre tous les deux. Il y a deux aspects complémentaires. D’un côté, il y a au sein de la MINUSMA un certain nombre de Français.

R - Jean-Yves Le Drian - 150.

R - Laurent Fabius - Ils sont sous le commandement de la MINUSMA, comme l’a rappelé Jean-Yves à l’instant, sous commandement d’un général rwandais très compétent, avec des adjoints. Et il y a des Français, 150, qui sont là avec leur expérience, bien sûr, et qui agissent sous le commandement des Nations unies. Et puis il y a la force SERVAL, qui va diminuer d’importance numérique et qui n’est pas sous le commandement des Nations unies ; la force SERVAL agit en liaison avec les Nations unies et il est prévu, je crois, qu’il y ait un accord entre le gouvernement malien et la force SERVAL. Cette force étant là - on le disait, quand j’ai fait mon service dans la marine - pour intervenir et prévenir en cas de quoi que ce soit ; c’est une notion assez générale. Nous sommes là avec nos moyens, nos techniques, en particulier par rapport aux éventuelles menées terroristes qui pourraient exister. Il y a donc ces deux aspects, mais Jean-Yves complétera sûrement.

R - Jean-Yves Le Drian - Il y avait déjà une collaboration pratique entre les différents éléments qui sont présents aujourd’hui au Mali, que ce soit avec UETM Mali, que ce soit avec le chef d’état-major de la MISMA, le chef d’état-major de l’armée malienne et le chef d’état-major de l’opération SERVAL. Ils se voient régulièrement, quasiment quotidiennement à Bamako. Dans l’avenir, il y aura évidemment une coordination totale entre le général Cotodie qui remplace le général de Saint-Quentin et le général Kazura qui dirigera à partir du 1er juillet la force de la MINUSMA et aussi avec le général Dembele qui est le patron des forces armées maliennes. Cette coordination sera permanente. Il y aura en plus, pour que les choses soient claires, le maintien d’éléments pré-positionnés français à N’djamena, à Ouagadougou et à Niamey, comme c’est le cas aujourd’hui, qui assurent une mission en cas d’intervention complémentaire et de soutien à la MINUSMA si c’est nécessaire.

Q - Puisqu’on en est à l’heure des bilans, est-ce qu’il est possible de faire un premier bilan du coût financier d’un point de vue diplomatique et d’un point de vue militaire ?

R - Laurent Fabius - Je ne sais pas si on met cela dans la diplomatie, il y a évidement une organisation matérielle des élections mais qui n’est pas prise en charge physiquement par la France. Il y a des financements qui sont prévus par le gouvernement malien lui-même et puis il y a des financements qui entrent dans le cadre des financements internationaux, de l’Europe. Mais il n’y a pas d’engagement français supplémentaire.

R - Jean-Yves Le Drian - L’évaluation du surcoût - je parle de surcoût parce que les forces, si elles étaient sur le territoire national, auraient un coût -, c’est environ 400 millions d’euros à mi-mai. Cela va monter encore un peu parce que le coût majeur, c’est évidemment le coût logistique.

R - Laurent Fabius - Au budget, il est prévu, au titre des OPEX, 630 millions d’euros.

Q - (Inaudible : sur les pertes françaises)

R - Jean-Yves Le Drian - En ce qui concerne les pertes françaises, on a déploré six soldats morts pour la France pendant cette opération.

Q - Combien de blessés ?

R - Jean-Yves Le Drian - Une dizaine mais plus ou moins, relativement légers.

Q - J’aurais voulu savoir si on envisage quand même de soutenir les poursuites pour d’éventuelles exactions dans les deux camps qui ont été commises pendant, depuis janvier dernier.

R - Laurent Fabius - La position de la France est de ne pas accepter l’impunité. C’est une question qui a été posée dans le cadre des discussions de Ouagadougou. Il a été convenu, sur le plan du principe, la position que je viens de définir, et qu’il y aurait une concertation pour voir les conditions d’application.

Il y a un autre point qui doit être abordé en relation avec la question de M. Hubert-Rodier, c’est qu’il y a un rapport d’Amnesty international qui dit que la France pourrait s’être rendue coupable de violations des droits de l’homme. Je voudrais rappeler qu’évidemment, la France attache une très grande importante au respect du droit de la guerre, que la force SERVAL est extrêmement vigilante à ce sujet et qu’elle s’assure notamment que les prisonniers qui sont transférés aux autorités maliennes ne font l’objet d’aucun mauvais traitement. Le rédacteur du rapport d’Amnesty international a été reçu à Bamako et à Paris et il lui a été exposé notre disposition à fournir les éléments de réponse dont Amnesty a besoin parce qu’il a convenu lui-même qu’il n’avait pas tous ces éléments.

Bien sûr, nous sommes à l’écoute d’Amnesty international et il n’est pas question que la France, de près ou de loin, commette ce genre d’exactions. Donc, voilà exactement où nous en sommes. Et il faut être très vigilant. Et d’ailleurs, dans la résolution 2100, prise par les Nations unies, c’est un point sur lequel il est insisté. Parmi les milliers de personnels qui seront déployés au sein de la MINUSMA, il y a des personnes qui sont chargées en particulier de veiller à la surveillance des manquements éventuels et de faire rapport sur ces exactions si elles devaient se commettre.

R - Jean-Yves Le Drian - Je rajoute un ou deux points de complément à propos du rapport d’Amnesty international parce que le rédacteur prend des précautions au début de sa rédaction, et il a raison parce que, sur un point particulier qui est soulevé, le fait que les forces françaises auraient tiré sur des civils le matin du 11 janvier, nous lui avons fait remarquer, preuve à l’appui, que l’intervention française n’avait commencé que l’après-midi du 11. Il faut donc vérifier. J’ajoute que nos propres forces, nos propres soldats, sur ma demande, ont visité les prisonniers qui avaient été transférés aux autorités maliennes dans le cadre de l’application de l’accord juridique que nous avons passé avec le Mali en tout début d’opération. Donc nous sommes très vigilants sur ce point.

Q - Vous évoquez la situation au Mali six mois après avec prudence, bien sûr, mais comme une sorte d’îlot de sécurité et, en même temps, vous évoquez la communauté d’intérêt de sécurité au Sahel. Donc, quelle analyse faites-vous maintenant des risques sur le Mali lui-même et, plus généralement, sur la communauté du Sahel ? Quelles mesures envisagez-vous là-dessus ? Quelle politique ?

R - Laurent Fabius - En ce qui concerne le Mali lui-même, la sécurité a été rétablie dans le territoire. Maintenant, il faut rester très vigilant car on ne peut jamais être à l’abri d’un attentat-suicide. Donc, il faut faire très attention mais disons que tout indique que les groupes terroristes ont été - pour employer un mot euphémistique - neutralisés. En même temps, il subsiste évidemment, malheureusement, des groupes terroristes dans la zone plus vaste du Sahel.

Bien sûr, nous travaillons sur ce sujet en liaison avec les pays concernés. À quels pays peut-on penser ? Le Sahel, bien entendu, au sens large. Il y a ce que vous savez sur la Libye où nous sommes extrêmement attentifs et le Premier ministre libyen était présent au G8, il a été entendu à ce titre. Et il y a toute une série d’actions qui sont prévues, les unes par l’Union européenne, les autres par tel ou tel pays. La France elle-même contribue - nous avons passé un accord en ce sens - à la formation d’un certain nombre de policiers, de militaires. Les autorités libyennes elles-mêmes sont très désireuses de rétablir la sécurité mais ce n’est pas facile parce que c’est un pays très vaste où il y a énormément d’armes et où, disons, la tradition étatique est extrêmement faible.

Si on fait un petit tour géographique sans être exhaustif, vous savez qu’au Niger, il y a eu un certain nombre d’attentats portant pour une part sur la zone minière, pour une autre part sur la prison. Les autorités nigériennes, avec raison, sont donc très attentives et nous essayons de les aider.

Au Tchad, pays qui est dans une situation différente, où les forces armées sont puissantes et présentes, le président Déby souligne qu’il faut être très attentif. De la même façon qu’au Soudan puisqu’il peut y avoir des passages entre tel élément du territoire et tel autre.

En Tunisie, pays qui n’est pas très lointain, vous avez vu qu’il y avait eu un certain nombre de mouvements et on a retrouvé malheureusement des Tunisiens dans un certain nombre d’opérations d’attentats qui ont eu lieu. Et puis de façon générale, il faut être attentif à la totalité de la zone. Et d’ailleurs, c’est cela - Jean-Yves Le Drian le disait très bien - qui était manifeste. Nous avons été les premiers, nous, les Français, à attirer l’attention de l’ensemble de la communauté internationale sur la situation du Mali parce que je me rappelle fort bien que le président de la République avait réuni une conférence spéciale lors de la semaine de l’assemblée générale des Nations unies, la dernière semaine de septembre de l’année dernière pour dire : « Attention ! » Et c’est à ce moment-là que la prise de conscience s’est faite. Elle s’est développée, évidemment, de façon radicale lorsque les groupes terroristes ont voulu marcher sur Bamako.

À travers toutes ces opérations, la réaction de la France, aujourd’hui - c’est ce qui explique d’ailleurs le soutien massif qu’a rencontré l’intervention de la France -, tous les pays d’Afrique sont conscients qu’il y a un risque et que s’ils veulent assurer leur développement et la sécurité de leurs populations, il faut qu’ils luttent contre les groupes terroristes. L’Europe en est aussi consciente puisque ce qui se passe en Afrique a une incidence sur ce qui se passe en Europe. Donc, pour terminer en répondant à votre question, en ce qui concerne le Mali, bien sûr, le gros du travail a été fait mais il faut toujours rester vigilant…

En ce qui concerne les pays voisins, nous continuons, avec la communauté internationale, à être très vigilants. Je ne vais pas faire de palmarès, de hiérarchie qui serait désagréable, mais nous portons une attention toute particulière à la Libye.

R - Jean-Yves Le Drian - Il y a une première mission de sécurisation des frontières, d’assistance à la sécurisation des frontières en Libye qui vient d’être lancée par l’Union européenne qui s’appelle la mission EUBAM et qui se met en œuvre maintenant.

Q - Vous n’avez pas parlé de l’Algérie.

R - Laurent Fabius - L’Algérie est un pays où les forces militaires sont beaucoup plus importantes et où nos amis algériens ont pris des dispositions extrêmement serrées en ce qui concerne la surveillance de leurs propres frontières. Bien sûr, quand on est un pays aussi grand que l’Algérie, il peut malheureusement arriver tel ou tel drame. On l’a bien vu avec l’opération qui s’est déroulée en Algérie dans l’installation industrielle. Mais les Algériens eux-mêmes à la fois sont extrêmement vigilants et ont les capacités, en termes militaires et d’organisation, de répliquer.

Q - Je voulais demander au ministre de la défense, sur cette même question, de nous donner son évaluation de la menace résiduelle. On suppose que les jihadistes ont été largement désorganisés.

R - Jean-Yves Le Drian - Oui.

Q - Mais au-delà d’attentats individuels, est-ce qu’ils ne sont plus en mesure de mener des attaques organisées ? Et comment se poursuivra la lutte contre ces mouvements puisque ce n’est pas à la MINUSMA de le faire ni à SERVAL, dans l’état de réduction des effectifs, de le faire non plus ? Comment se poursuivra cette offensive ?

R - Jean-Yves Le Drian - L’état de la situation, c’est quand même que les différents groupes, que ce soit Ansar Dine, AQMI ou MUJAO - parce qu’il y a quand même trois familles, si on peut utiliser ce termes -, ont été sérieusement désorganisés, déstabilisés, voire même explosés. Il n’y a plus d’action terroriste collective ou organisée depuis déjà plusieurs semaines. La principale bataille ayant été la bataille de la montagne des Ifoghas qui a été une vraie bataille avec de vrais combats. Ensuite, sur la partie autour de Gao, sur la boucle du Niger, il y a eu encore, après un certain nombre de tentatives à l’initiative du MUJAO qui sont maintenant de plus en plus réduites parce qu’on continue à découvrir des caches d’armes, des stocks d’essence, du matériel divers qui sont découverts maintenant car la population indique où se trouvent ces caches et ces matériels, ce qui n’était pas toujours le cas auparavant. Donc, cela reste résiduel.

Ceci dit, la vigilance s’impose et la mission SERVAL continue les actions tous les jours ! J’ai des rapports tous les jours de ce qu’on retrouve, du matériel qu’on a identifié et, du coup, les groupes terroristes, en particulier le dernier, MUJAO, est assez aujourd’hui limité dans ses capacités mais il reste toujours des possibilités d’attentat-suicide. C’est la seule forme qui, aujourd’hui, nous apparaît possible et c’est ce sur quoi nous devrons veiller pour l’avenir.

Si nous laissons une force d’un millier d’hommes au Mali, c’est précisément pour être en réaction si, d’aventure, il y avait des actes terroristes qui étaient initiés et pour aussi appuyer la force de stabilisation des Casques bleus qui se met en œuvre à partir du 1er juillet. Mais, vraiment, je ne vois pas comment, dans un avenir bref, étant donné la situation, les groupes terroristes pourraient se réorganiser de manière sérieuse.

Q - Je veux juste quelques petites clarifications à une question si c’est possible. Vous venez partiellement d’y répondre, Monsieur le ministre Le Drian. Si j’ai bien compris, il s’agit d’un schéma assez identique à la Côte-d’Ivoire : les 1.000 soldats français viennent en appui de la force de l’ONU spécialisée dans les interventions contre les actes de terrorisme. Vous me direz si c’est ça ou pas. Si j’ai bien compris également, elle ne relève pas de l’ONU et reste indépendante au niveau des ordres…

R - Jean-Yves Le Drian - Oui…

Q - Donc contrairement à l’intervention en Côte-d’Ivoire, autonome, elle reste sous les ordres de la France. Et enfin vous avez évoqué un peu plus tôt un pré positionnement dans trois capitales africaines.

R - Jean-Yves Le Drian - Oui.

Q - Est-ce que vous pourriez nous donner le nombre de militaires français qui se trouveront dans ces trois capitales, prêts à être déployés éventuellement ?

R - Jean-Yves Le Drian - Non sur le troisième point. Je pense que chacun comprendra. Mais ça, c’est de la responsabilité de la France et de ses relations avec les pays concernés. Concernant la présence du contingent qu’on appelle le groupement DÉSERT, cette mission - pour parler en termes juridiques - dépend de l’accord du gouvernement malien avec le gouvernement français et donc ces forces sont sous la responsabilité d’un général français qui reçoit ses ordres du ministre de la défense et du président de la République française. Mais il y a, comme on l’a dit l’un et l’autre tout à l’heure, évidemment une articulation entre la MINUSMA et cette force d’assistance en cas de besoin, au cas où cela serait nécessaire.

Q - Est-ce qu’elle sera spécifiquement dédiée à la lutte antiterroriste ? Parce qu’il y a beaucoup d’inquiétudes concernant les troupes subsahariennes qui ne seraient pas entraînées aux conditions extrêmes du Sahel et qui ne seraient peut-être pas potentiellement, hormis le Tchad, en mesure de maintenir le travail qui a été fait par la France.

R - Jean-Yves Le Drian - Non, pas uniquement. Enfin, contre le terrorisme, c’est un mot assez large. C’est une force de présence capable de réagir s’il y a besoin avec les moyens adéquats. Moi, je ne suis pas inquiet sur la capacité de la MINUSMA à assurer une présence dans des zones désertiques, d’abord, parce qu’il y a des Tchadiens mais il n’y a pas que des Tchadiens. J’ai cru comprendre qu’il y aurait aussi des Mongols. Donc vous voyez que le panorama est assez large et les sables divers - dans les deux sens du terme divers. Mais en tout cas, je ne suis pas inquiet du tout sur cette capacité de la force DÉSERT, que nous maintiendrons et qui aura la capacité de réagir en fonction des événements si nécessaire ; et elle restera là le temps nécessaire.

Q - J’ai deux questions. D’abord, est-ce que pour vous, c’est une déception que les extrémistes soient partis du Mali en Libye, Niger, Tunisie ou est-ce que vous vous y attendiez ? Deuxième question, Kidal : qu’est-ce que vous allez faire à Kidal ? Est-ce que les forces onusiennes, par exemple, à partir de lundi, peuvent déjà entrer à Kidal ?

R - Jean-Yves Le Drian - Elles y sont.

Q - Est-ce que vous allez faire des efforts de sécuriser d’abord la ville ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Merci.

R - Laurent Fabius - Alors, déception, non. Ce qui est une grande satisfaction, c’est que beaucoup de groupes terroristes aient été neutralisés. Maintenant, il peut y avoir un certain nombre d’éléments qui, ou bien ont abandonné cette coupable industrie, ou bien se sont réfugiés ailleurs.

D’autre part, il est vrai que, malheureusement, il y a d’autres groupes terroristes dans d’autres régions de l’Afrique, mais l’opération d’ensemble menée au Mali a permis de réduire la menace terroriste, même s’il existe d’autres éléments terroristes dans d’autres pays d’Afrique.

En ce qui concerne Kidal, d’ores et déjà, une partie des éléments sont positionnés et peuvent intervenir. Ils font le travail et les choses, d’après les rapports qui m’ont été envoyés, se passent bien.

Il va falloir continuer pour que tout se passe bien dans les jours qui viennent, mais à partir du moment où, d’une part, le MNLA, d’autre part, le HCUA ont signé, avec le gouvernement et sous la garantie des organisations internationales et d’un certain nombre de nations dont la France, un texte satisfaisant, nous ne prévoyons pas qu’il y ait de grandes difficultés.

D’ailleurs, je voudrais embrayer en vous donnant des éléments qui peuvent vous intéresser et que je n’ai pas eu l’occasion de vous donner. Ces informations concernent la tenue des élections proprement dites puisque ce sont évidemment les Maliens au premier chef qui sont mobilisés dans l’organisation des élections de fin juillet. L’acheminement des cartes d’identification nationale NINA, qui sont destinées à servir de cartes d’électeur, se poursuit. Nous avons, pour être très précis, un premier lot qui a concerné les trois régions du nord - à Gao, à Tombouctou et à Kidal. Un second lot a été livré au ministère de l’administration territoriale le 18 juin. Ces cartes concernent les électeurs des régions du sud - Sikasso, Kayes, Mopti - ainsi que les consulats et les ambassades à l’étranger. Un troisième lot de cartes a été livré le 24 juin et un dernier lot va être livré demain.

Je signale d’autre part que le vote des réfugiés a été autorisé par les pays d’accueil avec lesquels le Mali a conclu des accords, c’est-à-dire la Mauritanie, le Niger et le Burkina. Ce vote aura lieu à proximité des camps, mais en dehors de ces camps, avec l’aide du HCR. D’autre part, il a été précisé que les Nations unies et la France étaient prêtes évidemment à fournir tout appui nécessaire aux autorités maliennes si elles le sollicitent. Tout cela est organisé, bien sûr, par les Maliens mais nous sommes très attentifs. Nous n’avons pas fait tout ce travail pour nous désintéresser du suivi des opérations.

Est-il besoin de souligner que la France n’a pas à avoir de candidat. Le candidat de la France, c’est celui qui sera élu par les Maliennes et par les Maliens. Je voudrais souligner de ce point de vue la très bonne coopération qui existe entre les autorités maliennes, qui font un très gros travail, et les Français. Je voudrais en particulier rendre hommage - de même qu’on l’a fait tout à l’heure vis-à-vis des personnels militaires - au travail tout à fait remarquable qui est fait par nos personnels civils, en particulier diplomatiques, à Bamako sous la conduite de l’ambassadeur Huberson qui fait un travail excellent.

R - Jean-Yves Le Drian - Sur Kidal, juste un point de complément : il y a aujourd’hui aussi des éléments de la MISMA, puisque c’est toujours la MISMA jusqu’au 1er juillet, à Kidal. C’est un contingent du Bénin. Donc cela montre l’intégration de Kidal dans le processus global. Il y a déjà sur place une compagnie française comme je l’ai dit tout à l’heure.

Q - Est-ce que vous envisagerez à l’avenir ou est-ce que c’est envisageable pour vous actuellement d’opérer en territoire libyen dans le camp d’entraînement de groupes jihadistes qui ont été signalés notamment dans la région de (inaudible) ? Est-ce qu’une telle intervention contre ces camps d’entraînement est envisageable soit dans le cadre bilatéral avec la Libye, soit dans un cadre international ?

R - Laurent Fabius - Non, il n’y a pas de présence au sol, si c’est votre question, qui soit envisagée dans un autre pays. Nous nous situerons dans le cadre de la légalité internationale mais, évidemment, nous sommes attentifs par rapport à nos amis libyens à ce qui se passe chez eux et nous sommes en communication étroite avec le gouvernement de Libye et avec l’ensemble des gouvernements du territoire africain. Merci beaucoup.

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